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L’histoire de l’inscription de La Réunion au Patrimoine mondial de l’UNESCO


Brasilia le 1er août 2010. C’est un exploit mené de main de maître par un commando politico-scientifique réunionnais restreint. Un critère suffisait, mais c’est bien sur deux critères que La Réunion est classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO : l’esthétique exceptionnelle de ses paysages et la richesse de sa biodiversité. Retour sur un dossier aujourd’hui présenté comme modèle aux pays qui cherchent à inscrire leur bien naturel.

TEXTE FRANCINE GEORGE - PHOTOGRAPHIE THIERRY HOARAU publié dans le magazine Bat’ Carré / Page Facebook


Cinquième anniversaire du classement de La Réunion au Patrimoine mondial de l’UNESCO. L’occasion de revenir sur ce dossier exemplaire de candidature, P i t o n s , C i r q u e s e t R e m p a r t s , et de rappeler que la beauté et la biodiversité réunionnaises sont des valeurs universelles exceptionnelles à chérir et à partager. Autour du périmètre du parc national, les 40 % du territoire ainsi classés se doivent d’être protégés, et l’étendue du feu au Maïdo en 2011 a failli les faire basculer sur la liste des biens en péril. En d’autres termes, cette formidable opportunité pour le développement durable de l’île n’est pas un acquis et se doit, après ces cinq années d’inscription, de gagner les faveurs du public.

Retour aux sources

Le 31 juillet 2015, le volcan s’est réveillé dans la nuit comme pour saluer cet instant magique du premier août 2010 lorsque La Réunion fut inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO à Brasilia. Le millier de biens sur la planète inscrits au Patrimoine mondial est composé à 80 % de biens culturels dont 3% de biens mixtes, seuls 20 % sont des biens naturels. Les Pitons, Cirques et Remparts de La Réunion en font partie. En France, sur les quarante-et-un biens classés, trois seulement sont des biens naturels. Ce qui ajoute de la rareté à la rareté.

Pour fêter ensemble ce 5ème anniversaire, revenons aux sources. La structure porteuse du dossier était le parc national. L’équipe scientifique qui a monté le dossier était composée de René Robert, Gérard Collin, Jean-François Bénard et Vincent Boullet en première ligne, soutenus par la plupart des scientifiques Réunionnais selon leur champ d’études et tout un réseau qui s’est créé au fil du temps en apportant son tribut en matière d’analyses comparatives principalement. En tout et pour tout 40 ans d’études, de thèses et de recherches ont été passées au crible pour analyser en quoi et comment La Réunion était unique au monde. Daniel Gonthier, président du parc national de La Réunion, était l’homme politique de ce projet au rêve aussi fou. Une aventure menée de main de maître par ce commando restreint politico-scientifique dont la pugnacité n’a d’égale que la passion.

« Pour être inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial, les sites doivent avoir une valeur universelle exceptionnelle et satisfaire à au moins un des dix critères de sélection. » Un seul critère suffit pour être inscrit au patrimoine mondial, mais nos vaillants chercheurs ont voulu défendre le dossier en démontrant que la nature réunionnaise avait une valeur unique au monde sur quatre dimensions sélectives. Trois de ces critères relèvent de disciplines scientifiques, rationnelles, objectivement mesurables, un seul est totalement subjectif, le critère esthétique. Comment définir une beauté si extraordinaire des paysages qu’elle en serait unique au monde ?

« L’insoutenable légèreté scientifique du critère 7 en quatre lignes ». C’est ainsi que Gérard Collin présente, non sans humour, la démarche choisie par le noyau dur des scientifiques. Ils partirent en croisade, en fouillant minutieusement les traces de l’histoire de l’infiniment petit à l’infiniment grand, en évaluant le poids des traditions à travers le temps, l’évolution du langage, la variété des climats, l’observation des phénomènes volcaniques, les jeux de formes, de couleurs, l’ambiance, la lumière, les contributions artistiques, photographiques, les écrits anciens, les célèbres poèmes de Leconte de Lisle, les descriptions détaillées du naturaliste Bory de Saint-Vincent… pour transcrire, en peu de mots, l’émotion ressentie dans les P i t o n s , C i r q u e s e t R e m p a r t s de La Réunion.

Et c’est en fait sur deux critères que La Réunion a été classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO : l’esthétique exceptionnelle de ses paysages et la richesse de sa biodiversité.

Comment ne pas être saisi par le spectacle époustouflant et l’imposante majesté des cirques entourés de leurs remparts effilés à la verticalité vertigineuse ? Et la richesse de la biodiversité réunionnaise qui, tels les grands explorateurs, puise ses origines de graines semées par le vent qui les emporte en période cyclonique des sommets du Kilimandjaro jusque sur notre île où elles se développent de mille et une façons au gré des nombreux microclimats favorisant un endémisme d’une aussi grande valeur… Fierté, partage, transmission, ne sont pas des contraintes, mais des indications de l’UNESCO pour pérenniser un bien naturel classé au Patrimoine mondial.
Il reste encore à prendre conscience collectivement que cette beauté naturelle réunionnaise est fabuleuse, à la protéger par des gestes simples pour qu’elle reste le joyau du monde.

Dans les coulisses de l’inscription avec Daniel Gonthier

Daniel Gonthier, président du parc national de La Réunion, vibre encore de toute son énergie à l’évocation de cette formidable aventure qui s’est conclue brillamment à Brasilia le dimanche 1er août 2010. Impossible, selon lui, de monter sur la plus haute marche du podium sans entraînement. René Robert et Gérard Collin* sont donc partis au Québec en 2008 en tant qu’observateurs de ce véritable marathon olympique que représente une candidature au Patrimoine mondial. Pour la 33 e édition à Séville, Daniel Gonthier s’invita dans l’arène afin de sensibiliser les pays membres du jury à la candidature de La Réunion. En 2009, le dossier était alors prêt, mais l’État français préféra présenter l’œuvre de Le Corbusier et les Causses Cévennes en biens culturels. Résultat, aucun des biens ne fut classé. En 2010, nouvelles pressions des Réunionnais pour être présentés, et grâce à un flottement opportun de date, le dossier P i to n s, C i rq u e s e t R e m p a r t s fut, enfin, inscrit au tableau d’affichage !

Commence alors un travail acharné de séduction et de persuasion. Après 24 heures de voyage non-stop, la conséquente délégation réunionnaise, une dizaine de personnes, débarque à Brasilia, prête à en découdre. Il est 18h ce dimanche 25 juillet 2010. La cérémonie d’ouverture de la 34 e session fête en musique le Brésil et les 60 ans de la construction de la ville imaginée par l’architecte Oscar Niemeyer et par l’urbaniste Lucio Costa. En première impression, l’effet saisissant d’un autre monde. Passés ces moments d’intimidation, chacun se partage la liste sur laquelle figurent les membres du jury pour les convaincre des qualités de la candidature réunionnaise. Sur les 20 représentants de pays votants, un tiers sont nouveaux depuis Séville, il faut donc poursuivre la stratégie de séduction.

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Dès le lundi, les sessions se déroulent dans un Centre des Congrès au sud de la ville, près des hôtels. Trois blocs de discussion sont organisés depuis le matin 10 heures jusque tard dans la nuit. Sans relâche, la délégation réunionnaise harcèle quasiment les membres du jury, observateurs scientifiques, ambassadeurs… toutes personnes actives dans ce jeu d’influences. Tant et si bien que le mardi, il leur est vivement conseillé d’aller visiter la ville, leur dossier étant estimé tout à fait recevable. Soit, journée off !

Mais le mercredi, la délégation réunionnaise réintègre l’hémicycle et poursuit d’arrache-pied son travail de lobbying. « J’étais dans mon beurre ! », déclare Daniel Gonthier. L’organisation très procédurale ne laisse pas de place à la fantaisie,ni à la spontanéité, badges de couleur selon le statut, sièges normés, temps de parole figé par un chronomètre. Le dossier « not île, not parc, not fierté » est décortiqué, expliqué, argumenté à tout va. Les relations nouées avec les experts et scientifiques sont réactivées et dans cette enclave diplomatique, l’élargissement à la zone des Mascareignes pour la conservation de la biodiversité est largement prôné. La géopolitique prend ici tout son sens. Les tensions se cristallisent. Les états en crise se déchirent sous l’emprise d’un membre influent qui essaye de faire passer des dossiers de pays en convergence d’intérêts. La révolte gronde, les questions s’éternisent, certains dossiers prennent plus de dix heures dans le jeu des questions-réponses avant le passage au vote. Tout le monde est exténué.

Le dimanche 1er août 2010 à deux heures du matin, heure de La Réunion, le dossier P i t o n s , C i r q u e s e t R e m p a r t s est posé sur la table. Tout s’arrête ! Le lourd climat d’effervescence cumulé en quelques jours s’évanouit avec la légèreté paradoxale d’une plume. Et comme une plongée dans un trou noir, le cœur cogne à tout rompre, la décision est là, à portée de seconde…

Tim Badman, expert et directeur de programme à l’UICN, fervent défenseur de la candidature réunionnaise après être venu sur place, avoir analysé et évalué son caractère d’exception, présente le dossier en quelques minutes. Silence dans la salle, pas de question.

Verdict : La Réunion est inscrite au Patrimoine Mondial avec les félicitations du jury ! L’ambassadeur présente ses remerciements en débordant sur le temps réservé à Daniel Gonthier qui monte à la tribune pour remercier et déployer au regard du monde la fierté réunionnaise. À peine quelques mots prononcés, le gong retentit. Et, événement rarissime, malgré l’heure, la présidente de séance le convie à poursuivre.

S’ensuit une folle joie, entière et authentique, un maloya complètement débridé sur le parvis du Congrès, des images enregistrées et propagées par les TV présentes à Brasilia. Daniel Gonthier, en geek avisé, répond aux sollicitations permanentes sur ses réseaux sociaux, nourrit les contacts pris à Hawaï, en Tanzanie, en Australie avec les différents scientifiques rencontrés lors de ces éprouvants « jeux olympiques », et brandit un article du Point qui relate la richesse de La Réunion dans le domaine du Biomimétisme – le pétrole de demain - des essais cliniques de plantes réunionnaises en pharmacopée, des robots intégrant les spécificités du gecko réunionnais ou des crevettes-mantes qui ont inspiré la caméra de dépistage du cancer en biopsie… À suivre !

TEXTE FRANCINE GEORGE - PHOTOGRAPHIE THIERRY HOARAU publié dans le magazine Bat’ Carré / Page Facebook

* Géographe comme René Robert, Gérard Collin est expert à l’UICN et conseiller scientifique des relations Homme-Nature au parc Causse-Cévennes depuis plus de 20 ans. L’Union internationale de la Conservation de la Nature est une organisation composée de scientifiques qui sillonnent le monde, examinent, évaluent et contrôlent les candidatures des biens naturels à inscrire au patrimoine mondial. Son expertise des dossiers UNESCO et sa complicité avec René Robert leur ont permis de franchir les obstacles redoutables et complexes pour mener à bien un tel dossier.


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