Marion Desmurger, étudiante en journalisme et relations internationales
Habituée à voyager depuis toute jeune, Marion a quitté la Réunion dès après le bac, à 17 ans. Après des séjours en Australie, Asie, Europe et en Amérique du Nord, elle entame, à 20 ans, un Master de recherche sur L’Afrique à l’université de Leiden aux Pays-Bas.

Racontez-nous votre parcours.
Je suis de Saint-Denis. Ma famille et moi avons vécu à Saint-Paul jusqu’à mes 3 ans pour ensuite partir 6 ans en Nouvelle-Calédonie et ... mieux revenir à la Réunion à l’aube de mes 10 ans. J’ai quitté l’île lorsque je venais d’avoir 17 ans, le bac en poche. Depuis toute petite, j’avais très envie de vivre dans un pays anglophone. Ma mère me rappelle souvent que lorsque nous partions en voyage à l’étranger, j’allais toujours au fond du bus pour aller discuter en anglais avec les touristes japonaises. Ma connaissance de la langue de Shakespeare devait être très limitée mais, j’imagine que c’était ma façon de montrer à mes parents que la curiosité était (et est toujours) mon plus gros défaut ! Au collège et lycée, je faisais partie de la classe européenne ce qui m’a permis d’acquérir une bonne connaissance des pays anglo-saxons et de leur culture. Puis, une fois arrivée en terminale, je ne me voyais ni entrer dans une université française ni passer deux ans en classe préparatoire donc j’ai mis les voiles côté Est de l’Océan Indien, en Australie.
Quelles ont été vos motivations ?
Je crois honnêtement ne pas avoir été assez courageuse pour affronter la compétition des classe prépas et des écoles de journalisme. Les études supérieures dans le système français me semblaient être un vrai parcours du combattant, et, à 17 ans, je n’avais peut être pas envie de me battre autant pour montrer que j’avais moi aussi envie de réussir. Beaucoup de gens que je rencontre aujourd’hui sont étonnés que je sois partie aussi loin et aussi tôt de ma "zone de confort". Mais, l’avantage d’avoir vécu sur une île aussi isolée que la Réunion est que, non seulement on devient rapidement curieux de savoir ce qu’il se passe ailleurs mais aussi, et de par notre couleur de peau, on arrive facilement à s’intégrer dans les sociétés les plus diverses - comme de vrai caméléons ! Je suis donc partie dans de bonnes conditions : je savais que je ne trouverais pas ma place en France donc je suis allée voir comment les choses se passent ailleurs. Je suis partie avec RUN Australia pour Perth, à Murdoch University et en Janvier 2008 je commençais ma double licence en Journalisme et Politiques et Relations Internationales.
Quels objets de la Réunion avez-vous apporté dans vos valises ?
J’ai apporté une petite marmite à riz avec moi, tellement pratique ! J’avais aussi pris deux photos avec mon Polaroid avant de partir : un coucher de soleil à Boucan et une photo de la rue Maréchal Leclerc avec vue sur la Mosquée, que je trouve d’ailleurs très belle. Comme je partais en Australie, je ne pouvais malheureusement pas emmener beaucoup de produits locaux avec moi, à la différence de mes amis qui partaient pour Paris et ont emmené avec eux des dizaines de barquettes de rougail saucisses maison, carry poulet, bouchons, samoussas. Par contre, j’ai pu apporter une bouteille de rhum charette qui est malheureusement tombée de mon bureau quelques jours après mon arrivée, ne me laissant même pas le temps de boire un bon ti punch en souvenir de la Réunion !
Comment cela s’est-il passé à Perth ?
Je pensais venir en Australie et m’y installer pour au moins 3 ans, le temps de passer ma licence là-bas. Si j’avais su auparavant que j’allais passer la moitié de mon cursus à l’étranger, je n’aurais certainement pas emmené trois valises d’affaires personnelles ! Au bout d’un an de fac, je suis allée me renseigner sur le programme d’échanges que Murdoch proposait. Je ne sais vraiment pas du tout d’où cette idée est venue mais toujours est-il que, à peine rentrée de mes premières vacances à la Réunion, je remplissais des papiers pour partir six mois en échange universitaire à Hong Kong. Toute la paperasse administrative faite, je m’envolais pour Hong Kong pensant que ces six mois seraient consacrés aux études et à la découverte d’une nouvelle culture.
Que s’est-il passé ?
La deuxième partie est vraie, j’ai réellement découvert une culture fascinante en partant en Asie. La première, cependant, concernant les études ... n’a pas été aussi "intensive" que prévue. Nous étions environ 250 élèves dans mon cas, venant des quatre coins du monde pour découvrir Hong Kong. Pour vous résumer la situation, j’ai beaucoup fait la fête, énormément voyagé, et ... peu étudié ! Mais, j’ai appris pendant ces six mois beaucoup plus qu’un professeur dans une salle climatisée n’aurait pu m’enseigner. Je suis allée deux semaines dans les steppes de la Mongolie pour faire du cheval, puis le Vietnam, la Thaïlande, le Cambodge, les Philippines et j’ai même réussi à aller jusqu’à la frontière du Tibet lors d’un trek dans les montagnes chinoises (mais pas plus loin, malheureusement) ! L’Asie est un continent très spécial pour moi, j’y ai rencontré mon petit ami avec qui je partage un grand amour pour la Chine, et j’ai noué des liens d’amitiés très forts qui existent toujours malgré la distance. De retour en Australie, je n’avais bien sûr qu’une seule envie : repartir !

Qu’avez-vous fait ?
Six mois plus tard, je décrochais une bourse pour représenter l’Australie en tant que journaliste environnemental en Finlande, en Estonie et en Norvège. Se retrouver à moins 26 degrés dans le cercle arctique norvégien quand on a vécu toute sa vie sur des îles tropicales ... pas aussi drôle que l’on croit ! Dans la petite ville de Kautokeino, tout en haut de la Norvège, je vivais avec les Sami, communauté indigène des pays scandinaves dont la tradition nomade consiste à suivre la migration des rennes. Mon expérience en Australie avait déjà éveillé en moi un grand intérêt pour les peuples indigènes mais c’est en vivant à Kautokeino que cette curiosité est devenue une passion. Les vacances d’août terminées, je prenais un vol direction Washington D.C. où j’allais finir ma licence et, en même temps, travailler pour le Congrès National des Indiens d’Amérique et Peuples de l’Alaska afin d’approfondir mon expérience avec ces communautés minoritaires.
Aujourd’hui où en êtes-vous ?
Depuis le mois dernier, j’habite à Leiden, une petite ville entre la Haye et Amsterdam en Hollande. Je viens de commencer un Master de recherche sur l’Afrique. Une des raisons pour lesquelles j’ai choisi ce master est qu’une grande partie du cursus doit être passé, vous vous en doutez, en Afrique. L’Afrique est un continent dont je n’ai cessé d’entendre parler dans mes cours de politique, mais c’est aussi un lieu qui m’est cher puisque s’y trouve une partie de mon histoire. Je me suis donc dit, si je peux combiner découverte personnelle et découverte culturelle à travers mes études, alors ... pourquoi pas ?
Quels sont vos projets ?
Avant même d’avoir reçu ma lettre d’admission au programme, j’avais déjà une petite idée en tête pour mon sujet de recherche. Ayant travaillé pour les communautés indigènes en Australie, en Europe et aux Etats-Unis, je me suis dit qu’il fallait que je continue à approfondir cette connaissance en écrivant une thèse sur une communauté africaine cette fois-ci. A travers mes expériences, j’ai réalisé qu’une coopération entre ces peuples indigènes était fondamentale si, un jour, ils espéraient peser un poids conséquent dans les relations internationales. Ils ne partagent certainement pas la même histoire et n’affrontent peut être pas les mêmes défis mais ils partagent ce même manque de reconnaissance. A Kautokeino, j’ai rencontré cette femme Sami que les gens surnomme "Mama Sara". Elle m’a invité chez elle un jour, et m’a dit qu’avant de mourir, son rêve le plus cher était de construire une école en Tanzanie, pour les enfants Maasai. Elle m’en a ensuite expliqué les raisons. J’ai alors réalisé à quel point certaines choses pouvaient être contradictoires : des peuples dont ni la couleur de peau ni les conditions de vie ne rapproche arrivent à s’entraider, du point le plus au Nord au point le plus au Sud de la planète, tandis que des gens qui habitent un même pays n’arrivent pas à se parler. Ma décision était prise : ma recherche de Master serait en Tanzanie, avec les Maasai.
Que vous apporte l’expérience de la mobilité ?
Partir et voyager m’a ouvert tellement de portes... On dit souvent que "il n’y a rien à perdre", qu’il faut sauter sur les opportunités dès qu’elles se présentent, et, surtout, que tout est possible. Et, si j’ai pu me retrouver en Asie, en Amérique et en Scandinavie en pensant faire ma vie en Australie c’est que, oui, tout est bien possible ! Cette mobilité m’a permis de réaliser que les études n’étaient pas seulement quelque chose que je devais faire pour avoir un métier, un salaire et une sécurité, mais que si on en a la volonté, l’éducation peut devenir un perpétuel voyage.
Qu’est-ce qui vous manque de la Réunion ?
La nourriture ! Quand je suis rentrée cette année à Noël, la première chose que j’ai demandée à mes parents en arrivant à la maison a été : "il est où le carry poulet ?" La couleur des gens me manque, entendre du créole, voir les gramoun qui attendent leur dodo à 8h du matin devant la boutique chinoise du quartier, l’odeur du petit marché du bas de la rue Maréchal Leclerc... Si seulement la Réunion était assez réputée pour qu’il y ait dans le monde entier des "quartiers réunionnais" comme il existe des quartiers chinois, turques, libanais, italiens ... je pourrais aller me ressourcer bien plus souvent que mes moyens financiers me le permettent.

Quel est votre regard sur la situation socio-économique de l’île ?
J’ai lu un article récemment qui m’a beaucoup ouvert les yeux. L’auteur disait que la Réunion devrait davantage se servir de sa situation géographique et de son appartenance au gouvernement français pour dynamiser la région, de la côté Swahili aux Seychelles, Maurice et les Comores. En étudiant beaucoup l’environnement et le développement, j’ai commencé à me demander pourquoi nous ne mangions pas plus « local » chez nous, pourquoi une bonne partie de la nourriture que l’on met dans notre frigo était importée de France ? Quand j’explique ceci aux gens que je rencontre à l’étranger, tous restent cois et se demandent pourquoi malgré toutes les richesses qui se trouvent dans notre région, nous continuons à importer de la nourriture qui vient de l’autre bout du monde. J’espère ne pas tenir un discours indépendantiste, au contraire. Mais je pense qu’utiliser notre emplacement géographique comme atout économique (et peut être politique) ne serait pas forcément une mauvaise idée.
Quels ont été les avantages / inconvénients du fait de venir de la Réunion dans votre parcours ?
Comme je l’ai dit auparavant, notre métissage est un réel atout quand nous sommes amenés à voyager. Partout où je suis allée, je ne me suis jamais sentie étrangère et, apparemment, les gens ne m’ont jamais prise pour une étrangère non plus. Aux Etats-Unis, j’étais Latino, en Mongolie j’étais … Mongole, en Thaïlande je venais de Bali, en Chine je faisais partie d’une minorité ethnique, au Qatar je suis « de la région », en Inde j’étais Indienne et en Europe, je suis soit Marocaine, soit Sud-Américaine. Bon, par contre, pour les Sami, le raisonnement a été un peu plus simple : pour eux, j’étais noire donc, naturellement, Africaine. Au niveau professionnel, ce côté multiculturel plait de plus en plus parce que de nombreuses entreprises et institutions cherchent à reflèter la diversité dans le travail – bien que ce soit une politique très contestable. L’inconvénient de venir de la Réunion ? Toujours attendre que les gens soient aussi mélangés et se rendre compte rapidement que la tolérance culturelle est un privilège réunionnais !
Avez-vous des contacts avec des Réunionnais ?
Je suis toujours en contact avec mes amis de la Réunion qui eux aussi voyagent de plus en plus. On se retrouve souvent dans des endroits assez improbables. J’ai par exemple passé Thanksgiving à Montréal avec une amie de lycée, j’ai hébergé un ami qui est maintenant à Paris chez moi à Washington, et je suis très admirative de trois bons amis de Saint-Denis qui ont eu le courage de venir me voir dans le froid de Helsinki à - 24 degrés. A croire que ce n’est pas l’hiver scandinave qui va empêcher 4 dalons d’aller bat’ karé ensemb !
Quelle est l’image de la Réunion là où vous vivez ?
Etonnamment, beaucoup de Hollandais savent où se trouve la Réunion, soit parce que certains ont passé des vacances à Maurice ou parce qu’ils savent que la France a « une île quelque part dans l’Océan Indien ». Bien sûr, quand je leur raconte comment la vie se passe à la Réunion, tous me disent que je devrais faire ma thèse de recherche là-bas ou qu’ils devraient faire leur thèse là-bas. Parler de la Réunion fait toujours beaucoup rêver les gens. Je leur ai parlé de Mafate, des cirques, de la départementalisation, de la situation agricole, du métissage à la Réunion et comme la plupart sont anthropologues ou chercheurs, ils ont trouvé que cette île méritait de faire couler beaucoup plus d’encre ! Partout où je suis allé les gens m’ont demandé « mais pourquoi ne vis-tu pas là bas ? Ca a l’air d’être le paradis ». Et je leur ai répondu que j’étais parti pour mieux revenir.
Vous même, quel est votre regard sur la région où vous vivez et ses habitants ?
La Hollande est un pays qui me semble relativement calme. Dans les transports publics, les gens parlent très peu, tout le monde semble bien posé. En marchant dans la rue on peut toujours voir l’intérieur des maisons, ce qui je pense montre qu’il n’y a pas de volonté de se cacher ou de s’enfermer chez soi. En revanche, je dois dire que dans les villes un peu plus grandes que celle où j’habite, le racisme se ressent rapidement. Il m’est arrivé qu’une femme travaillant dans une gare de train ait refusé de m’aider parce que je ne parlais pas Hollandais. Mais je ne préfère pas généraliser puisque cela m’est arrivé une seule fois et que, après tout, je devrais peut être apprendre le Hollandais même si, ici, tout le monde parle anglais couramment. Ah la la … les questions d’intégration !
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes Réunionnais ?
Pour ceux qui sont restés ou revenus à la Réunion, protégez bien ce petit caillou qui est en fait une vraie perle rare. D’ailleurs, la Réunion s’appelait bien « The Pearl Island » avant de devenir l’île Bourbon puis La Réunion, non ? Et pour ceux qui comptent partir, sans vouloir être la cause d’une « fuite de cerveaux », étudier à l’étranger m’a permis de mieux comprendre mon île et surtout, de mieux l’apprécier, alors si vous le pouvez, partez ! (pour mieux revenir).
Que pensez-vous du site www.reunionnaisdumonde.com ?
Très bien, je le consulte souvent pour les offres d’emploi et je suis étonnée de voir qu’il y a autant d’opportunités en Afrique de l’est grâce à la Région Réunion.

