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Comment on s’habillait à la Réunion au 19ème siècle

Publié le 6 avril 2022

« Notre mission : la reconstitution historique d’une société créole riche et complexe par l’axe du vêtement ». Sur un site web traduit en 3 langues (Français, Néerlandais, Anglais) lancé en mars 2022, le collectif « Forget Me Not – Objet témoin » (décliné en "oubli pas moin" en créole réunionnais) rend public ses recherches, résultat d’un travail international réunissant des stylistes, journalistes, ingénieurs, chercheurs, enseignants, étudiants et bénévoles de Belgique, France et Inde. Un exemple avec l’analyse d’une aquarelle d’Hippolyte Charles Napoléon Mortier du 19ème siècle.

Lire aussi : Un projet pour reconstituer l’habit créole du XIXe siècle


A l’origine : le projet Capeline, un travail mené par une petite équipe d’historiens et de bénévoles sur une ancienne usine sucrière dans le sud de La Réunion. Les travailleurs de ces usines ont été immortalisés en 1861 et 1866, pour partie d’entre eux, dans une série de belles aquarelles, conservées aux Archives Départementales de La Réunion. Ces aquarelles ont été réalisées par Hippolyte Charles Napoléon Mortier, qui devint Duc de Trévise.

"Sur ces aquarelles, nous avons été intrigués, et pour tout dire, séduits, par les vêtements de toile bleue que portent les ouvriers agricoles ou ceux des usines : ils ressemblent étrangement à ceux qui étaient portés par les esclaves, hommes et femmes, jusqu’à l’abolition française de l’esclavage en 1848. Notre interrogation est la suivante : d’où venaient ces toiles bleues, dites de "Toiles de Guinée" ? On sait qu’elles étaient teintes à l’indigo, dont le commerce fit en partie la prospérité du comptoir français de Pondichéry. Les liens étaient étroits entre l’Inde, l’île de La Réunion, et l’île Maurice, sa voisine de l’archipel des Mascareignes."  


Analyse vestimentaire d’une aquarelle : Un citoyen (1848/65) :


Le contexte : 1848, c’est la date de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. A l’île de La Réunion, le décret d’abolition, voté en avril à Paris, entre en application seulement le 20 décembre 1848. Le commissaire envoyé par le gouvernement de la deuxième République, Sarda Garriga, a en effet obtenu des travailleurs esclaves qu’ils patientent jusqu’à la fin de la période de la coupe de la canne à sucre !

Sur cette aquarelle d’Hippolyte Charles Napoléon Mortier, (marquis de Trévise à cette date), le nouveau "citoyen" est fier d’arborer les attributs de sa toute jeune liberté civique : le chapeau, les chaussures... L’auteur de l’aquarelle, lui-même propriétaire foncier, associé à la famille Kerveguen, gérant plusieurs sucreries à l’île de La Réunion, porte un regard amusé (ironique ?) sur l’ancien esclave devenu nouveau citoyen de la deuxième république. Ainsi, il dessine fidèlement son pantalon de toile bleue, celle qui servait à vêtir la population ouvrière, et son sac à dos en vacoa tressé, son "bertel" (bretelle) en créole.


"Le citoyen" fait référence de toute évidence à l’abolition, un ancien esclave, affranchi est devenu un citoyen à part entière de la République. L’aquarelle est notée "île Bourbon", l’ancien nom sous la royauté, renommée par les révolutionnaires en "île de la Réunion", et la date accolée 1865. A l’époque et parfois encore aujourd’hui, les deux nominations coexistent, même si le nouveau nom officiel est "La Réunion".

A la vue du décor, le réunionnais reconnaîtra d’emblée les paysages typiques des côtes sud et ouest de l’île. Au lointain, l’océan Indien et les contreforts d’un piton ou des cirques. Les hautes herbes pourraient être sauvages, ou illustrer la cime d’une parcelle de canne à sucre cultivée dans une dépression à l’arrière plan. Les hauts palmiers marquent aussi bien la côte que potentiellement l’entrée d’une propriété. Le Vacoa est bien identifiable avec ses racines aériennes typiques et son fruit suspendu. Le citoyen marche probablement sur un sentier en terre battue aménagé, l’artiste ayant pris soin de représenter dans un style très illustratif et proche de la bande dessinée, la poussière soulevée par son pas.


Teintures et origines des étoffes
Au 19e siècle, sous l’impulsion du gouverneur néerlandais Johannes Van Den Bosch, les Pays-bas boostent leur économie coloniale notamment en investissant sur la culture de l’indigo à Java et dans les îles qui deviendront l’actuelle Indonésie. Dans les colonies françaises, les possédants ont l’obligation de fournir de la "toile bleue" à leurs ouvriers pour leurs besoins vestimentaires.

Mode Créolisée & appropriation
De Londres à paris, les modistes rivalisent pour habiller les classes bourgeoises enrichies par l’explosion industrielle et les richesses coloniales. Ces mêmes familles, alternant entre leurs voyages en Europe et les colonies emportent avec eux leurs traditions vestimentaires et donnent parfois leurs surplus et vêtements élimés à leurs domestiques et leurs familles, qui se les approprient et les transforment.

Pondichery, un commerce colonial lucratif
L’ouvrage de J.P. Duchon-Doris, industriel en filature textile installé à Pondichéry en 1842, nous apprend une chose étonnante : la filature industrielle a été développée dans l’Inde française par... un Réunionnais ! Un fils de Mme Desbassyns, Eugène Panon, vicomte Desbassyns de Richemont, par une ordonnance du 26 octobre 1826, dès les débuts de l’ère industrielle.

Les fils sont expédiés en France, pour y être tissés mécaniquement à Rouen, ou Nantes, ou encore dans les Vosges, et sont ensuite réexpédiés à Pondichéry pour y être teints à l’indigo. De là, les toiles dites "de Guinée" repartent en grande quantité à l’île de La Réunion. Une partie sert à la consommation locale, l’autre est réexpédiée au Sénégal (d’où leur nom). Là, elles sont revendues par les marchands locaux aux Maures, et l’on retrouve ainsi ces fameuses toiles bleues qui habillent les Touaregs.

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Le projet de Forget Me Not est de reconstituer, autant que possible, à l’identique ces vêtements de travailleurs, à la fois pour
• faire revivre le destin des "invisibles" de l’histoire,
• mettre à disposition techniques et savoirs autour de ce modeste artisanat de couture et de fabrique de vêtements,
• montrer comment s’expriment les hiérarchies sociales dans le vêtement.

Le titre du projet renvoie à cet objectif, REMETTRE À LEUR JUSTE ET IMPORTANTE PLACE : LES TRAVAILLEURS, LES HOMMES, LES FEMMES, LES ENFANTS, QUI ONT FAIT LA RICHESSE DES COLONIES ET DE LEURS "MAÎTRES". Et si ce travail aboutissait à de belles expositions, nous en serions très fiers !


CONTACT

Objet Témoin ASBL (0781.339.453), rue Antoine Vandergoten, 26 1160 Bruxelles, BELGIQUE
[email protected] - Tel : +32(0) 478/12
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