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Jolimont Kabar ou l’histoire des Réunionnais en Nouvelle-Calédonie

Publié le 28 mai 2024

Sait-on que de nombreux Calédoniens sont descendants des Réunionnais arrivés sur le Caillou au 19ème siècle ? Parmi eux, Jolimont Kabar, originaire de Sainte-Rose, est le plus connu car il a introduit le letchi en Calédonie. Aujourd’hui la famille Kabar a fait souche, marquée par un métissage regroupant toutes les ethnies (kanaks, caldoches, wallisiens, indonésiens, vietnamiens, tahitiens, vanuatais)... au point de devenir l’une des plus nombreuses du pays !

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La Fête du Letchi, à Houailou, n’est pas un événement comme les autres. Cette ville de l’est est considérée comme le berceau calédonien du letchi et son plus gros producteur. L’histoire veut que le letchi ait été introduit en Nouvelle-Calédonie par un colon originaire de la Réunion, Jolimont Kabar (1820-1914), arrivé en 1868 avec dans ses bagages trois grains de letchi. Sur ces trois graines, deux ont poussé et existent encore : un pied à côté de l’aérodrome à Warai, l’autre à Sainte-Rose, nom donné par Jolimont Kabar à sa propriété car il venait de ce village.

Jolimont Kabar, un de ses fils, et sa fille Marie-Françoise nés à la Réunion

L’histoire de Jolimont Kabar est emblématique des Réunionnais qui ont émigré en Calédonie au 19ème siècle. Né en 1820 à Sainte-Rose, il est inscrit sur le registre spécial des affranchis de la commune en 1848. Dans les années 1860, La Réunion qui vit essentiellement de la canne à sucre, est touchée par une grande sécheresse doublée de différentes maladies qui attaquent la culture du pays. A la même époque, la Nouvelle-Calédonie manque de main-d’œuvre, mais aussi de main-d’œuvre qualifiée pour l’industrie sucrière qu’elle cherche a développer. Le gouverneur de Nouvelle-Calédonie Guilain adresse un courrier à son homologue réunionnais afin de présenter la nouvelle colonie et d’attirer des Bourbonnais ruinés par la crise économique.

A gauche : le 1er pied de letchi de Nouvelle Calédonie existe encore - Il est accolé à une plaque mémorielle

En difficulté, la famille Kabar décide d’émigrer pour ce nouveau territoire. Jolimont embarque avec sa femme et ses 9 premiers enfants à bord de l’Aveyron : destination Sydney puis Nouméa. Arrivés sur le caillou le 14 mai 1868 par le transport hélice et après quelques temps au Pont des français, ils s’installent à Ponérihouen puis arrêtent leur choix sur Houaïlou. La famille Kabar obtient alors une propriété d’une centaine d’hectares que Jolimont baptise Sainte Rose en souvenir de son village natal. Jolimont y plantera les premiers pieds de letchis de Calédonie. Il travaille beaucoup, dans des conditions difficiles, pour créer son domaine et y élever ses 18 enfants. Aujourd’hui la famille Kabar a pris souche, au point de devenir l’une des plus nombreuses du pays, marquée par un métissage regroupant toutes les ethnies (kanaks, caldoches, wallisiens, indonésiens, vietnamiens, tahitiens, vanuatais...)


Karin Speedy, chercheuse néo-zélandaise, professeur honoraire à l’Université d’Adélaïde, publie en 2007 Colons, Créoles et Coolies : L’immigration réunionnaise en Nouvelle-Calédonie (XIXe siècle) et le tayo de Saint-Louis, aux Éditions L’Harmattan. « Ces quinze dernières années, j’ai révélé dans mes recherches la migration et l’implantation des Réunionnais en Nouvelle-Calédonie au 19e siècle. J’ai constaté la présence notable d’anciens esclaves et de leurs descendants, d’engagés ainsi que des « petits blancs » démunis dans cette population de migrants. Ces Réunionnais d’origines ethniques et sociales diverses représentaient un élément important de la population coloniale libre et fondatrice de la Nouvelle-Calédonie. Nous savons que certains facteurs (une série de cyclones, l’effondrement de l’industrie sucrière et l’appauvrissement grandissant des Réunionnais au début des années 1860) ont poussé ces gens à changer d’horizon. En même temps, le Gouverneur Guillain, récemment arrivé dans cette nouvelle colonie française dans le Pacifique, était à la recherche d’agriculteurs, de travailleurs et de planteurs spécialisés dans la plantation et l’exploitation de la canne à sucre afin de lancer la production de cette denrée en Nouvelle-Calédonie. »


Dans les années 1860 l’industrie sucrière traverse une crise sans précédent à la Réunion. Des créoles « Bourbonnais » décident de tenter l’aventure dans cette île du Pacifique dont on dit le plus grand bien. Les « Bourbonnais », comme on continue à les appeler, sont très attendus, si l’on en croit le Moniteur de la Nouvelle-Calédonie dans son édition du 6 novembre 1864 : « Nous serions heureux de voir se réaliser une émigration de la Réunion vers notre belle colonie ! Elle nous amènerait ces intelligences libérales, ces hommes éclairés qui ont fait marcher leur pays à la tête des possessions d’outre-mer. Aussi, leur disons-nous : venez ici, vous y trouverez des âmes sympathiques, des compatriotes applaudissant à vos courageux efforts. »

Une des usines sucrières qui ont fonctionné pendant quelques décennies en Nouvelle-Calédonie

Ces hommes expérimentés vont arriver les poches pleines de nouvelles cultures (café bourbon pointu, vanille, chouchou, letchi…) et de compétences nouvelles pour le nouveau territoire. Surtout, leur savoir-faire est aussi celui des nombreux engagés Indiens qui arrivent avec eux : les Malabars. Utilisé en Nouvelle Calédonie, le nom de « Malabar » provient de la côte du même nom située au sud-ouest de la péninsule indienne, lieu d’embarquement de nombreux engagés indiens au XIXème siècle. A l’issue de leur engagement de cinq ans dans les plantations sucrières de La Réunion, qui avait besoin de bras après l’abolition de l’esclavage (1848), certains d’entre eux sont « conviés » par des usiniers et planteurs créoles à se réengager pour participer à la mise en place d’une industrie sucrière en Nouvelle-Calédonie.

Dès la 2e génération de nombreux Malabars exercent des métiers non agricoles et s’élèvent socialement

Malgré de nombreuses vicissitudes, la plupart d’entre eux font souche et ne retournent ni à La Réunion ni en Inde. Certains, par un nouveau ricochet de l’histoire, prennent la direction des Iles Fidji après l’échec de l’industrie sucrière en Nouvelle-Calédonie. Il reste aujourd’hui peu de traces des origines indiennes des Malabars qui se sont fondus dans la population, pas de lieux de culte, pas de langues de leurs ancêtres. Restent des noms de familles et l’influence culinaire qui s’est durablement implantée.


La préparation dénommée « cari » ou « carry » est de toute évidence originaire de la Réunion, sachant l’importance de l’influence indienne sur la cuisine de cette île. La tradition du « massalé » (poudre et préparation culinaire typiquement malabar) a évolué en « curry » (poudre utilisée dans la cuisine de l’Inde) par manque d’ingrédients nécessaires à sa préparation, malgré la présence de « kaloupilé », feuille indispensable à l’accommodation de ce type de plat. Restent le riz, l’utilisation du safran, la préparation de rougails, que ce soit de tomates ou de saucisses, la tradition du boucané, la préparation de saucissons, la préparation des achards ainsi que l’utilisation du piment qui montrent une influence certaine de la cuisine indienne et au-delà de la cuisine réunionnaise dont les Malabars ont peut-être été les meilleurs ambassadeurs.

Label Kréol, ambassadeur de la cuisine réunionnaise en Nouvelle-Calédonie (2014)

Achards, n.m. essentiellement au pluriel : terme usité à l’île de la Réunion et probablement d’origine indienne, apporté en Nouvelle Calédonie à partir de 1864 par les colons bourbonnais et leurs travailleurs malabars. Les achards sont symboliques d’une culture indienne importée en Nouvelle Calédonie via la Réunion. Ils sont encore présents aujourd’hui dans la cuisine contemporaine locale.

Label Kréol, une exploitation agricole réunionnaise en Nouvelle-Calédonie (2014)

Si l’aventure sucrière en Nouvelle-Calédonie n’a pas perduré, elle a laissé des traces, à commencer par les vestiges industriels que l’on peut encore remarquer sur le terrain. Il y a aussi l’impact humain des « Bourbonnais » dont certains ont fait souche en « Grande Terre ». Sans oublier les Malabars qui on contribué au métissage démographique et culturel de l’île. Selon Karin Speedy, le créole réunionnais aurait également contribué au développement du tayo, langue créole parlée par les Kanak de Saint-Louis. Elle montre l’influence des réunionnais sur la vie économique, sociale, culturelle, administrative et économique de la Nouvelle-Calédonie. Enfin, si des Réunionnais sont venus s’installer en Calédonie, des Kanaks ont également émigré à La Réunion pour travailler dans les champs de canne à sucre…


Sources : https://histoire-geo.ac-noumea.nc / https://famille-courtot-devillers-kabar.blogspot.com / Journal de l’île


"Bourbonnais"

Les premiers émigrants de Bourbon, l’ancien nom de La Réunion, ont débarqué sur le Caillou le 19 septembre 1864. Selon Viviane Dijou, historienne et vice-présidente de l’association des Réunionnais en Nouvelle Calédonie, il s’agissait de la première mission officielle conduite par des sucriers bourbonnais, venus visiter le Caillou dans l’objectif de planter de la canne à sucre. Certains sont restés et par la suite, d’autres vagues d’arrivée de Réunionnais ont eu lieu à différentes époques. 10 % des Calédoniens auraient des origines bourbonnaises et elle a dénombré près de 800 patronymes réunionnais sur le Caillou.

Photo : JIR
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