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Bangkok en ébullition : une Réunionnaise témoigne

Publié le 26 janvier 2014 Thaïlande

Originaire de Saint-Leu, Harinala Rambolamanana est installée depuis quatre ans à Bangkok, où elle enseigne le Français dans un lycée international britannique.


 Harinala Rambolamanana, professeur de Français Langue Etrangère à Bangkok

Tout d’abord, parlez-nous de votre parcours svp.

Après mon bac à la Réunion, j’ai fait mes études en métropole jusqu’à une Maitrise de Lettres Modernes et une spécialisation en Français langue étrangère. A un moment de mon parcours, je me suis sentie étrangère à la France, et en France... J’ai donc décidé d’être étrangère ailleurs ! Après des postes en Hongrie et en Malaisie, je me suis retrouvée en Thaïlande à l’âge de 29 ans.

Comment vivez-vous les manifestations qui agitent Bangkok depuis plusieurs semaines ?

Les événements violents de décembre (échanges de tirs dans une université et bus brûlés) étaient situés en banlieue, donc loin du centre-ville. Quant à ceux du début de semaine, nous avons été avertis par l’ambassade de France, qui nous tient régulièrement et rapidement au courant. Beaucoup de routes sont bloquées. Nous adaptons notre quotidien en fonction des lieux de rassemblements, nous sommes plus prudents le soir...

En tant qu’expatriée vous sentez-vous menacée ?

Non, car les étrangers s’abstiennent généralement de tout commentaire ou participation. Mais entre nous, on commente beaucoup l’actualité. La plupart se montre plutôt contre les antigouvernementaux. Non pas parce que nous soutenons le gouvernement actuel, mais parce que le conservatisme antidémocratique de l’élite bangkokienne nous paraît aberrant : les contestataires « Jaunes » proposent un « conseil du peuple » non élu. Ils refusent les élections du 2 février car ils n’en ont gagné aucune depuis une dizaine d’années (en partie à cause des corruptions certes). Pour eux, l’élite, de par son rôle dans l’économie et la société thaïlandaises, est la seule à pouvoir décider pour le « petit » peuple qui n’a pas les moyens intellectuels ni le niveau d’éducation pour prendre des décisions importantes. Du côté de nos amis thaïs, il devient très difficile de tous les réunir autour d’un verre ou d’un repas. Ils sont très divisés et passionnés par ce qu’il se passe actuellement. Le ton monte vite et les échanges sont très vifs.

"Le quartier où je vis à Bangkok"

Les manifestants semblent dénoncer une corruption généralisée...

Oui ce n’est un secret pour personne. Ici la corruption existe à tous les niveaux, dans tous les domaines. Une infraction au code de la route peut se régler par quelques billets, un diplôme ou un contrat peut être acheté, l’attente dans les administrations ou les hôpitaux peut être réduite en faisant des « petits cadeaux »... Tout le monde accepte plutôt bien ce système des « sin naam jai », soit le « cadeau par bonté » offert à une personne bien placée ou plus importante que soi pour s’attirer ses faveurs. Ce n’est pas perçu comme quelque chose de négatif. Il me semble que la dénonciation actuelle de la corruption généralisée est plutôt une question de lutte de pouvoirs.

Selon vous, la Thaïlande est-elle un pays démocratique ?

Nous vivons dans un royaume. La monarchie, le clergé, l’oligarchie sociale et économique occupent une place si importante qu’on ne peut pas envisager la Thaïlande comme un pays égalitaire. Même si la question se pose lors des élections, la corruption freine de toute façon l’émergence d’une démocratie.

Comment le tourisme est-il abordé dans ce pays ?

Très bien, le tourisme contribue pour une majeure partie à l’essor du pays. Les étrangers sont la plupart du temps toujours bien accueillis dans tout le pays. Il est vrai qu’actuellement les touristes se replient que les provinces à cause de la situation à Bangkok, et qu’ils ont été un peu moins nombreux cette année, mais globalement, je pense que la Thaïlande en tant que destination touristique phare, a encore de beaux jours devant elle.

En tant que Réunionnaise qu’est-ce qui vous paraît le plus proche et le plus éloigné en Thaïlande ?

Au delà de sa réputation sulfureuse, ce qui me surprend à Bangkok, c’est les contrastes et les contradictions de cette ville. Elle semble être tout et son contraire et les Thaïs sont un peu comme ça : modernes et traditionnels, dévergondés et pudibonds, soupçonneux et accueillants... La ferveur aristocratique et la corruption à ce point étalée m’éloignent aussi de mon petit territoire. En revanche, le climat, une certaine douceur de vivre, certains paysages, les fruits et les légumes me rappellent quelques fois la Réunion.

Article paru dans Le Quotidien du 26 janvier 2014

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Lire aussi : Harinala Rambolamanana, professeur de Français Langue Etrangère à Bangkok (itw de 2008)

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