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Grippe porcine : Coralie Latchoumane, en direct du Mexique

Publié le 5 mai 2009 Mexique

En vacances à Cancun où elle visite sa sœur qui habite le Mexique, Coralie a mis trois jours à se rendre compte de l’ampleur de la crise sanitaire. Ayant déjà vécu le SRAS, la grippe aviaire en Asie, le chikungunya à la Réunion, son point de vue sur cette nouvelle épidémie est plein d’enseignements.

Coralie Latchoumane
Coralie dans la Péninsule du Yucatan, région riche en pyramides Mayas.

Le 5 mai 2009

Dans quelles circonstances avez-vous pris connaissances de cette crise sanitaire ?

« Comment vas-tu ? Je ne peux pas m’empêcher de penser à toi en écoutant les nouvelles sur la grippe porcine au Mexique. J’espère que tout va bien. C’est quand même fou, à chaque fois que tu vas quelque part… » Telle est l’inquiétude d’une de mes meilleures amies que je découvre par mail. Voilà comment j’apprends que je me trouve au coeur d’une crise sanitaire mondiale : à travers un simple message Facebook datant du samedi 25 avril. Cependant, je ne prends pas son email au sérieux puisque rien autour de moi ne laisse présager un tel danger. C’est une journée comme les autres... Le soir même, je sors prendre un verre avec une amie dans un des lieux les plus fréquentés de Cancun. Les habitants vaquent à leurs activités festives du week-end. Personne n’aborde le sujet d’une grippe porcine. Personne n’a l’air inquiet ou apeuré. Personne ne se doute de ce qui est en train de se passer à 1 300 km de là, dans la capitale Mexico.

Comment expliquez-vous cela ?

Rares sont les Mexicains qui lisent les journaux ou suivent de près l’actualité, encore moins l’actualité internationale. Manque d’éducation ? Amertume face à un gouvernement corrompu qui désinforme plus qu’il n’informe ? Les facteurs sont nombreux. Pour ma part, je suis venue au Mexique pour rendre visite à ma soeur. Je vis donc dans une bulle, loin des médias. Les quelques rudiments d’espagnol que je maîtrise ne me suffisent pas à suivre les nouvelles à la télévision. Le week-end où l’alerte est déclenchée, je me prélasse sur l’une des plus belles plages des Caraïbes, comme des milliers de locaux et vacanciers. Il faudra attendre le lundi (trois jours plus tard) pour que les échos en provenance de Mexico parviennent jusqu’à la Riviera Maya. Ma soeur se rend ce jour-là à l’université où elle enseigne le français et apprend que les cours sont annulés. C’est à ce moment précis que nous réalisons le sérieux de la situation.

Quelle a été l’évolution des événements ?

Une fois les établissements d’enseignement fermés dans l’ensemble du pays, tout s’accélère : campagne d’information, distribution de masques et vaccinations à l’arraché, notamment à Mexico où vivent pas moins de vingt millions âmes. On nous enseigne comment bien se laver les mains avec du savon, s’alimenter sainement en vitamines A et C, jeter les mouchoirs dans des sachets plastiques hermétiquement fermés, mettre son coude (et non sa main) devant la bouche avant de tousser, éviter de se serrer la main ou de se faire la bise. On rappelle aux Mexicains des gestes simples qui relèvent pourtant du bon sens... Mais pas dans ce pays dont certains états ont un Indice de Développement Humain (IDH) comparable à celui des pays africains. Mis à part ces recommandations d’hygiène, les mesures de restrictions se multiplient.

Lesquelles ?

Dans ce pays où le ballon rond est roi, les matchs de football se jouent sans spectateur dans des stades vides ou sont carrément annulés. Dans la capitale, les restaurants et cafétérias sont fermés dès le 28 avril, ainsi que les discothèques, les théâtres, les cinémas, les musées voire même les églises et les cimetières ! Les manifestations publiques telles que celle de la Fête du Travail sont proscrites et le gouvernement exhorte toute la population du pays à rester tranquillement chez elle. D’un point de vue mondial, l’Organisation Mondiale de la Santé relève son niveau d’alerte de 4 à 5 et la planète entière sombre dans une panique généralisée. Le Mexique retient l’attention de la presse mondiale et fait la Une des journaux. Même des journalistes de la Réunion nous proposent de témoigner dans l’édition du lendemain. Les médias nationaux s’emparent de l’événement et des reporters, micro dans une main et masque sur le visage, font un bilan à la minute près de la situation à Mexico, le tout sur un ton dramatique et pathétique. Voilà ce que j’observe depuis mon petit écran. No comment…

Coralie Latchoumane
Un cenote (puit naturel aux eaux turquoises) de la péninsule du Yucatan

Qu’en est-il de la situation à Cancun ?

Sur la côte Est, à Cancun, rien de tout cela. Les magasins ont dû fermer leurs portes uniquement pendant le pont du 1er mai. On peut compter sur les doigts de la main ceux qui portent un masque. Les vendeurs de rues continuent à vendre leurs tacos et les restaurants de quesadillas ne désemplissent pas. Pire, les habitants profitent de l’été qui approche et de ces vacances forcées pour emmener leurs enfants à la plage et inviter les voisins pour des fêtes de quartier.

Que vous inspire ce décalage ?

Ce qui m’inquiète le plus, ce ne sont pas les exagérations des médias (nous vivons dans une société du spectacle) ; ce qui m’inquiète ce sont les lacunes dans l’information et le manque de distanciation du public. Rares sont les journalistes qui expliquent que le virus se soigne et que les morts recensés au Mexique sont dus avant tout à un manque d’accès au soin comme dans tout pays en voie de développement. En outre, on oublie que la grippe normale fait plus de 2 500 morts par an en France. Au Mexique, personne ne parle de la grippe saisonnière. Par ailleurs, les cartels de drogue font plus de victimes à l’heure actuelle que l’épidémie du H1N1 et l’actualité les oublie déjà.

Comment expliquez-vous cela ?

Les Mexicains sont désabusés et ne savent comment appréhender l’information diffusée par des politiques corrompus. Dès lors, une part de la population tombe dans la paranoïa et veut immédiatement se faire vacciner contre un virus qui ne possède pas d’antidote ; une autre part dénonce le gouvernement et des rumeurs de mensonges circulent sur la blogosphère. Le Président Caldéron aurait inventé cette histoire afin de faire oublier le problème de la drogue qui cause la mort de milliers de Mexicains aux frontières. Le virus serait une manipulation en vue des élections législatives de juillet... Pour ma part, j’essaie d’avoir l’avis de professionnels de la santé. Cependant, le monde et Le Monde semblent déjà nous oublier dix jours après le déclenchement de la crise. J’ai l’impression dorénavant d’être à la merci des médias locaux...

Quelles sont les conséquences concrètes de ces événements pour vous ?

Pour moi qui suis à Cancun en vacances, ces événements ont bouleversé quelque peu mon calendrier. Les sites archéologiques, parmi les plus beaux de la civilisation précolombienne, sont fermés au public. J’ai dû mettre un terme à mes excursions. Durant les premiers jours qui ont suivi l’annonce, j’ai préféré rester cloitrée chez moi. Même si aucun cas n’était déclaré ici, je ne faisais pas confiance aux medias. Je ne veux pas tomber dans la paranoïa, mais je ne perds rien à être prudente. Cependant, je ne peux pas non plus m’enfermer indéfiniment et j’essaie de prendre l’air. Mais j’évite dans la mesure du possible les transports en communs et les lieux publics. En fait, j’ai l’impression que les Mexicains sont parfois amers et veulent se rebeller. Certains font de la provocation en détournant les conseils du gouvernement et en refusant de prendre la crise au sérieux. On dirait qu’ils font exprès de se regrouper davantage, de se serrer la main encore plus qu’auparavant. Il y a plus de monde dans les rues et sur les plages que lors de la semana santa (les vacances de Pâques), les vacances annuelles les plus importantes. Moi, je refuse de tenter le diable et j’en profite pour améliorer mon espagnol chez moi !

Pyramide Maya au Mexique
"Une semaine après ma visite, ces sites étaient fermés au public suite à la crise de la influenza porcina..."

Selon vous comment la situation va-t-elle évoluer ?

Ma principale crainte est la manipulation de l’information. Je sors d’un pays comme la Chine où la censure sévit pour me retrouver au Mexique où la presse n’est pas forcément plus fiable. Je me renseigne donc sur Internet à la recherche d’avis scientifiques sur l’évolution de l’épidémie. Ma deuxième crainte est que le monde vive dans la peur et l’angoisse, annulant ainsi les voyages. Le secteur du tourisme au Mexique est déjà sévèrement touché suite à la situation préoccupante des cartels de drogue et à la crise économique mondiale. Désormais, c’est la grippe porcine. Le pays aura du mal à se relever. Les hôtels enregistrent moins de 50% de taux d’occupation et la saison estivale, période de pointe, s’annonce morose. Or, tout ici tourne autour du voyage. Le pays a besoin des recettes engendrées par le tourisme. Je trouve triste que l’héritage Maya et Aztèque soit délaissé à cause d’une peur inutile et instrumentalisée. La mobilité est la plus belle avancée de notre siècle, les Réunionnais du monde le savent. Elle comporte des risques ; il faut les accepter et continuer à explorer notre planète !

Ce n’est pas la première fois que vous vivez une crise sanitaire…

Je commence à être habituée à ce genre de situation de crise internationale et aux manipulations auxquelles ce type d’événements donne lieu. La société du XXIe siècle vit dans une peur constante, renforcée par les politiques et les médias. Le "terrorisme bactériologique" est une nouvelle forme de menace. J’étais en Chine en 2004, un an après le déclenchement du SRAS et j’ai pu observer les conséquences de ce drame sanitaire sur le comportement des autochtones, mais aussi des étrangers. Puis, je me suis retrouvé au coeur de ce qui sera connu sous le terme de "grippe aviaire". J’ai parcouru l’Asie sans inquiétude alors que le monde s’inquiétait de l’épidémie du H5N1. Puis ce fut le chikungunya lors de mon passage à la Réunion. Aujourd’hui c’est la grippe porcine devenue grippe mexicaine, grippe nord-américaine et finalement grippe A (H1N1) qui restera ici "la influenza porcina".

Quel est votre regard de Réunionnaise sur cette situation ?

Cette situation m’a rappelé celle du chikungunya. La population se plaint d’être peu ou mal informée et surtout du manque de réactivité de la communauté internationale. Mais contrairement aux Réunionnais, les Mexicains ont l’air plutôt passifs. Ils vivent dans une démocratie bancale et n’essaient pas réellement de changer les choses. Avec cette crise qui affecte le secteur du tourisme, ce sont des centaines de professionnels qui vont être virés du jour au lendemain, sans préavis et sans aide gouvernementale. Ceux qui vivent uniquement de commissions auront du mal à payer leur loyer. Le système de santé est dual : d’un côté les hôpitaux publics calamiteux pour la majorité de la population ; de l’autre un secteur privé uniquement accessible aux plus riches. Les séquelles vont affecter le Mexique davantage qu’une île comme la Réunion qui a la chance de bénéficier du soutien français et européen.

Voir le profil de Coralie Latchoumane

Lire les reportages de Coralie (JO de Londres, JO de Pékin, Expo universelle de Shangai et Grippe au Mexique)

Lire sa 2e interview pour le site reunionnaisdumonde (avril 2010)

Lire sa 1ère interview pour le site reunionnaisdumonde (juin 2007)

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