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La diaspora indienne, instrument du rayonnement de l’Inde dans le monde

Publié le 30 novembre 2009 Maurice Inde

Chercheur en Relations Internationales à Genève, Anouck Carsignol-Singh s’appuie sur l’exemple des Indo-Mauriciens dans l’île soeur pour décrire la stratégie de l’Inde vis-à-vis de sa diaspora. Les nouveaux liens établis entre New Delhi et les Non Resident Indians (NRI) dépassent aujourd’hui le cadre de la diplomatie culturelle. Leur mobilisation économique et politique contribuent à l’affirmation de la puissance de l’Inde.

source : http://cariland.unblog.fr/
La statue de Shiva, sur la rive de Grand Bassin, île Maurice

Extraits de l’article "La diaspora, instrument de la politique de puissance et de rayonnement de l’Inde à l’île Maurice et dans le monde" publié dans la revue EchoGéo en novembre 2009.

Les Persons of Indian Origin (PIO) ont depuis le début du XXe siècle servi de levier à l’intelligentsia indienne pour rehausser l’image du pays et contribuer à son rayonnement culturel sur la scène internationale, en tant qu’ambassadeurs culturels de l’Inde dans leur pays de résidence. Aujourd’hui, les nouveaux liens établis entre New Delhi et les Non Resident Indians (NRI) dépassent largement le cadre de la diplomatie culturelle, et leur mobilisation économique ou politique en faveur du traité nucléaire contribuent à l’affirmation de la puissance de l’Inde. Une analyse de la mobilisation des Indo-Mauriciens permet de mettre en lumière le double rôle du facteur diasporique dans l’émergence de l’Inde comme grande puissance régionale et internationale, en tant qu’instrument à la fois du Soft Power et de la Realpolitik de New Delhi.

Introduction

L’utilisation par l’Inde des instruments classiques de la puissance étatique tels que la force nucléaire ou la pression économique ne doit pas occulter l’importance de la politique de Soft Power, adoptée dès le début du XXth siècle par les leaders nationalistes indiens et qui caractérise la politique étrangère du pays aujourd’hui encore. La diaspora, principal instrument du rayonnement culturel et politique de l’Inde à l’étranger au cours de la première moitié du XXe siècle, a été délaissée au lendemain de l’Indépendance par le gouvernement et la société indienne post-coloniale et n’a été réhabilitée que récemment. Aujourd’hui, l’Inde s’appuie sur une diplomatie culturelle et ethnique à la fois idéaliste et pragmatique à l’égard des Indiens d’outremer, pour rehausser l’image du pays et défendre ses intérêts aux échelles locale, régionale et internationale.

L’importance des immigrés indiens, les Non Resident Indians (NRI), est aujourd’hui reconnue ouvertement par New Delhi qui en fait l’un des piliers de sa politique étrangère. Celle des Persons of Indian Origin (PIO) est moins évidente, malgré le rôle de la diaspora dans la politique d’affirmation et de consolidation de la puissance émergente de l’Inde.

Seul pays au monde dont la population est majoritairement composée de PIO (71%), l’île Maurice a également toujours été gouvernée par des leaders d’origine indienne depuis l’Indépendance en 1968 - à l’exception du court mandat de Paul Bérenger, Premier ministre de 2003 à 2005. L’Inde et Maurice entretiennent certes des relations privilégiées, mais les Indo-Mauriciens ne se contentent pas de promouvoir les intérêts de leur pays d’origine à Maurice ; leur statut dans l’île étant étroitement lié à l’image de l’Inde sur la scène internationale, les PIO s’investissent également dans le but de consolider leur propre position au niveau local. Mus par des facteurs aussi bien endogènes qu’exogènes, ils se mobilisent pour défendre à la fois les valeurs morales et culturelles et les intérêts géostratégiques et politiques de l’Inde, aux échelles régionale et globale. Les PIO de l’île Maurice offrent ainsi un cas d’étude singulier sur le rôle du facteur diasporique dans la consolidation de la puissance étatique de l’Inde sur la scène internationale, par des moyens non-conventionnels.

La naissance d’une diaspora plurielle

Si la mobilité des Indiens s’inscrit dans le cadre d’une tradition migratoire ancienne, dans et hors du sous-continent, la mise en place du système de l’engagisme par la Grande-Bretagne à partir de 1834 inaugure un mouvement massif et définitif de population, à l’origine de la naissance d’une diaspora indienne laborieuse. Plus de 1,5 million d’Indiens ont quitté le sous-continent entre 1834 et 1917 et ont été envoyés vers Maurice (450 000), les Caraïbes (200 000), la Guyane britannique (239 000), le Suriname (34 300), les îles Fidji (61 000), mais aussi en Afrique de l’Est (32 000) et du Sud (Natal, 152 000) (Tinker, 1974). En Asie du Sud-Est, près de six millions de travailleurs indiens ont été exportés en direction des pays voisins dans le cadre d’un système similaire, appelé maystri au Myanmar (2,5 millions) et kangani dans la péninsule malaise (2 millions) et à Ceylan (Ministry of External Affairs, 2002). A la suite des Anglais, les Français et les Hollandais ont également eu recours à l’engagisme, à l’origine de la présence d’Indiens en Insulinde, à l’île Bourbon et dans les Antilles françaises (Guilmoto, 1991).

Les travailleurs d’origine indienne, recrutés dans les plantations pour remplacer les esclaves nouvellement affranchis, sont rejoints par des migrants libres qui forment une classe marchande et une petite élite intellectuelle, et qui conservent des liens non seulement commerciaux, mais aussi culturels et politiques avec le sous-continent. Passagers libres et engagés du XIXe siècle sont aujourd’hui considérés par l’Inde comme des PIO, et constituent la majorité de la diaspora indienne dans le monde.

Au lendemain de l’Indépendance de l’Inde et de la création de nouveaux États en Asie du Sud, deux nouveaux mouvements migratoires prennent forme, stimulés par la demande de main-d’œuvre qualifiée dans les pays occidentaux, et le besoin d’ouvriers peu ou non qualifiés au Moyen-Orient. Suite à la vague d’émigration élitiste en direction des pays développés, on recense à ce jour environ 2,7 millions d’Indiens aux États-Unis5, 1,2 million au Royaume Uni6 et à peu près autant au Canada7. Toujours détenteurs de leur nationalité indienne, ces émigrés constituent la diaspora des NRI, et sont érigés en véritable « minorité modèle » aux États-Unis.

Dans les pays du Golfe, plus de 4 millions d’Indiens sont employés sur la base de contrats temporaires et précaires (Venier, 2003 ; Percot, 2005). La plupart (750 000) sont installés dans les Emirats Arabes Unis, où ils constituent 32 % de la population totale. Ils sont 150 000 à Bahreïn (20 %), 200 000 au Koweït (13 %), 450 000 en Oman (15 %), 100 000 au Qatar (24 %), 1 200 000 en Arabie Saoudite (7 %) et 130 000 dans les autres pays du Golfe (Ministry of External Affairs, 2002). Alors que le premier mouvement a longtemps été décrit comme une « fuite des cerveaux » des pays du Tiers Monde en direction de pays développés, le second apparaît comme un véritable Coolietrade8 des temps modernes.

Les NRI mis au service de l’économie indienne

Le rapprochement entre l’Inde et la diaspora est principalement dû aux deux nouvelles vagues migratoires qui se déroulent au cours des années 1960-1970. La première, hautement qualifiée, installée principalement en Amérique du Nord, constitue un potentiel économique inexploité pour l’Inde. La seconde, laborieuse, recrutée dans les monarchies pétrolières du Moyen-Orient, est extrêmement généreuse en envois de fonds. A partir de 1984, le Premier Ministre Rajiv Gandhi est le premier à prendre conscience de l’importance stratégique des NRI, qu’il considère non pas comme une élite en fuite, mais comme une « banque de cerveaux » :

« Nous faisons un blocage sur l’exode des cerveaux. Nous ne devrions pas nous en inquiéter (…). Nous de devons pas considérer ce phénomène comme une perte. Nous ne devons pas l’envisager comme un exode des cerveaux, mais comme une banque de cerveaux qui accumule des intérêts et qui attend uniquement que nous le retirions et que nous l’investissions à nouveau en Inde » (Gandhi, 1987, 214)

Progressivement, les Indiens d’outremer bénéficient de nouveaux droits fiscaux, d’une reconnaissante croissante de la part du gouvernement, et d’une participation économique et politique accrue.

La réconciliation entre État et NRI est confortée en 1998 par l’arrivée au pouvoir du Bharatiya Janata Party (BJP, considéré comme le parti de la droite hindoue), qui renforce la politique d’institutionnalisation de la diaspora. Le High Level Committee on the Indian Diaspora jette les bases de la nouvelle politique de New Delhi à l’égard de la frange privilégiée de la population indienne d’outre mer. Suivant les recommandations du rapport rendu par ce Haut Comité en 2002, le gouvernement nomme un Ambassador-at-large for NRI and PIO, met en place un ministère consacré aux affaires des Indiens d’outremer (Ministry of Overseas Indians Affairs, MOIA) et cherche à réhabiliter l’image des NRI en Inde. En 2003 a ainsi lieu le premier Pravasi Bharatiya Divas, cérémonie annuelle en l’honneur de la diaspora, dont le point d’orgue consiste en la remise du Pravasi Bharatiya Saman récompensant les contributions des émigrés Indiens au développement de l’Inde ou au bien-être de la communauté d’origine indienne à l’étranger. De nombreuses autres mesures ont été adoptées par le gouvernement dominé par le parti du Congrès qui accède au pouvoir en 2004. Ainsi, les NRI peuvent désormais bénéficier du statut d’Overseas Citizen of India (OCI), qui leur donne accès à la double nationalité (à l’exception de l’exercice de droits civiques et de l’acquisition de propriété agricole). Célébrés en véritables fils prodigues, les NRI sont invités à mettre leurs ressources financières ou intellectuelles au bénéfice de l’Inde.

Les PIO, relais de la présence culturelle de l’Inde à l’île Maurice

S’il est vrai que les NRI constituent l’une des nouvelles priorités de la politique de l’Inde, les PIO jouent un rôle essentiel dans la promotion de la culture et de la politique indienne dans leur pays d’installation. A l’île Maurice, le gouvernement central et les différents États de l’Union indienne cultivent les liens historiques et sentimentaux des Indo-Mauriciens envers l’Inde, en finançant les centres culturels hindou, tamoul, télougou, marathi, en encourageant la pratique du ‘roots tracing’, ou en parrainant des festivals et autres cérémonies indiennes dans l’île. Deux exemples illustrent l’importance attachée par les uns et les autres à leurs origines communes : il s’agit de la promotion de Grand Bassin et de l’Aapravasi Ghat au rang de sites historiques et mythiques de renommée internationale. L’intervention de l’Inde dans la gestion du patrimoine national mauricien se fait certes au nom d’affiliations ethno-culturelles et de valeurs morales communes, mais aussi à des fins stratégiques, dans la perspective de consolider les relations bilatérales Inde-Maurice, et d’améliorer le statut des deux pays.

La diaspora et l’État indien : convergence d’intérêts et valorisation réciproque

A partir des années 1990, le gouvernement indien encourage la création de nombreux organismes diasporiques, afin de promouvoir les intérêts de l’Inde auprès des institutions gouvernementales de leur pays d’installation et d’exercer un lobbying actif en faveur de la politique extérieure de New Delhi. Ainsi la Global Organization of People of Indian Origin (GOPIO), principale organisation diasporique indienne à dimension globale, basée à New York, se rallie à la quasi totalité des projets du gouvernement indien et agit dans ses pays d’implantation comme une véritable ambassade informelle de l’Inde. L’une des branches de la GOPIO, implantée à Maurice et représentative de la diaspora des PIO, est dotée d’une forte capacité d’influence auprès du gouvernement mauricien, dont certains des membres les plus éminents figurent dans l’organigramme de l’association, tels Raouf Bundhun, vice-Président de l’île Maurice de 2002 à 2007, ou Navin Ramgoolam, actuel Premier ministre de Maurice, nommé ‘patron’ de la GOPIO Mauritius. Inversement, les dirigeants de la GOPIO Mauritius sont particulièrement bien introduits au gouvernement mauricien, tels l’ancien président, Dhundev Bauhadoor, l’un des plus influents lobbyistes de l’île, ou de son successeur, Mahendra Utchanah, qui bénéficie de contacts hauts placés en tant qu’ancien ministre de l’Energie à Maurice. Fidèle à la politique de New Delhi, la GOPIO a notamment affiché son soutien aux essais nucléaires indiens de 1998, entrepris par le gouvernement du BJP en violation du Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires de 1968, dont l’Inde n’est pas signataire.

Le gouvernement mauricien et la communauté indo-mauricienne s’expriment d’une seule et même voix lorsqu’il s’agit de soutenir la politique de puissance de New Delhi. Cette convergence est principalement due au fait que l’État mauricien et la diaspora indo-mauricienne se définissent tous deux par rapport à l’Inde, et ont chacun un intérêt propre à promouvoir sa place sur la scène internationale. Tandis que le soutien affiché à l’Inde apporte à la diaspora un statut prestigieux à l’île Maurice et lui permet de renforcer sa prééminence socio-culturelle et politique sur les autres communautés insulaires, l’État mauricien y gagne quant à lui un partenaire économique, politique et stratégique indispensable au développement du pays.

L’île Maurice, tête de pont de l’Inde dans l’Océan Indien

En 1970, deux ans à peine après l’Indépendance de l’île, Indira Gandhi est le premier chef d’État étranger à se rendre à Port-Louis en visite officielle, inaugurant ainsi des relations diplomatiques privilégiées entre l’Inde et Maurice. Depuis, l’Inde a accueilli 14 fois le Premier ministre et 6 fois le Président de la République de Maurice en visite officielle, tandis qu’à Maurice ont eu lieu 9 visites officielles de Premiers ministres indiens et 3 visites présidentielles. Lors de son déplacement au Punjab en décembre 2008, le Président mauricien Anerood Jugnauth est allé jusqu’à évoquer les liens de sang qui unissent les deux pays : « Indo-Mauritius ties go beyond friendship ; we share blood relation with each other because the forefathers of people of Mauritius actually belonged to India ». La fréquence et la réciprocité de ces visites officielles s’expliquent non seulement par la solidarité ethno-culturelle qui rapproche les leaders, mais aussi par l’importance stratégique que les gouvernements représentent l’un pour l’autre. Ainsi, lors de l’amputation de l’archipel des Chagos par la Grande-Bretagne et la création de la base militaire américaine sur l’île de Diego Garcia en 1965, l’Inde a vivement dénoncé la violation du territoire mauricien, dans le cadre du mouvement des non-alignés. En 1982, le Premier ministre de l’Inde a signé avec son homologue mauricien un communiqué rappelant les objectifs communs aux deux États, parmi lesquels figure la reconnaissance de la souveraineté de Maurice sur les îles Chagos et Diego Garcia. Indira Gandhi a également fait don d’un million de roupies indiennes aux Chagossiens déportés à Maurice, sous un prétexte humanitaire qui n’est pas sans lien avec la défense des intérêts géostratégiques de New Delhi dans la région.

L’Inde se positionne généralement en faveur de Maurice au cours des négociations de l’OMC, et soutient les projets mauriciens tels que l’organisation d’une conférence des leaders politiques d’origine indienne, parallèlement aux réunions de l’Assemblée générale des Nations unies ou des pays membres du Commonwealth. New Delhi et Port-Louis sont également liées par un mécanisme de consultation en matière de politique étrangère et de défense, un dispositif de surveillance des eaux territoriales mauriciennes par les navires de guerre indiens, un traité bilatéral d’extradition, ainsi que de nombreux accords de coopération commerciale, financière ou culturelle. Les liens privilégiés entre l’Inde et l’île Maurice constituent dès lors un alibi permettant à New Delhi de justifier sa politique interventionniste dans l’océan Indien, et de satisfaire ainsi ses ambitions en tant que puissance régionale.

La diaspora indo-mauricienne contribue également au rayonnement de l’Inde dans l’Océan Indien en faisant la promotion active de son héritage culturel à l’échelle régionale avec l’appui du gouvernement mauricien. En organisant chaque année un festival de l’Inde à Maurice, les Indo-Mauriciens offrent une fenêtre sur l’Inde aux résidents de l’Océan indien qui n’ont pas les moyens de se rendre dans le sous-continent. Pour la plupart trilingues, maîtrisant le français, l’anglais et une langue indienne (bhojpuri, hindi, ourdou ou tamoul23), les Indo-Mauriciens servent notamment d’interprètes et de source d’inspiration pour leurs voisins Indo-Réunionnais. Ainsi, la GOPIO Mauritius est à l’origine de la sensibilisation des PIO réunionnais à leurs racines, longtemps refoulées par l’administration de la Métropole. Assimilés à la culture française, les Indo-Réunionnais ont perdu l’usage de leur langue ancestrale, ont francisé leur patronyme et se sont pour la plupart convertis au catholicisme. Contrairement aux archives du Mahatma Gandhi Institute de Maurice qui permettent d’identifier les premiers engagés indiens dans l’île, celles de la Réunion ont en partie brûlé, empêchant les Indo-Réunionnais de retracer leur généalogie. Ne pouvant justifier leur ascendance indienne, ces derniers éprouvent des difficultés à obtenir leur statut de PIO et à bénéficier des facilités mises à disposition par l’Inde. A ce jour, seuls une dizaine d’Indo-Réunionnais sont en possession de la PIO card, alors qu’ils constituent entre 25 et 30 % de la population insulaire, forte de 750 000 habitants.

Par ailleurs, le dynamisme culturel des Indo-Mauriciens a incité les PIO de la Réunion à se doter d’institutions diasporiques et à renouer, à leur tour, avec leur pays d’origine. Suite à la mobilisation active de Dhundev Bahadoor, une branche de la GOPIO a été récemment inaugurée à la Réunion et les associations socio-culturelles s’y sont multipliées, proposant des services de recherche généalogique, des voyages en Inde, des cours de langue, de danse ou encore des classes de yoga. Les projets de création d’un centre culturel indien, de reconstitution d’une « porte de l’immigration » à Saint-Denis illustrent le rôle de la diaspora indo-mauricienne dans la diffusion de l’indianité dans l’Océan Indien, mais aussi en Europe, à laquelle la Réunion est rattachée. Les Indo-Réunionnais prennent ainsi exemple sur la diaspora indo-mauricienne et se mobilisent en faveur d’un renouveau identitaire, qui remet en cause le mode d’intégration jacobin de la France, au profit d’un pluralisme culturel inspiré du sous-continent via l’île Maurice.

La diaspora au service de la puissance et du pluralisme indien à l’échelle globale

Au niveau international, New Delhi sollicite activement le soutien de la diaspora à la diplomatie indienne ; elle a notamment obtenu l’appui de nombreuses associations diasporiques ou de chefs d’État d’origine indienne en faveur de la candidature de l’Inde à un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Le gouvernement mauricien a été l’un des premiers à manifester son soutien à l’Inde à la tribune des Nations unies.

Alors que le diplomate d’origine indienne Shashi Tharoor présentait sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies en 2006, le gouvernement indien s’est beaucoup investi dans la campagne, mobilisant les représentations indiennes à l’étranger, s’appuyant sur le réseau diasporique et les groupes de pression, notamment sur le très influent Indian Caucus (l’équivalent d’un groupe parlementaire) aux États-Unis (Therwath, 2006), pour rallier le maximum de votes au Conseil de sécurité.

Par ailleurs, les associations ethno-culturelles et les groupes de pression indiens de la diaspora font la promotion de la culture et des valeurs indiennes sur la scène internationale, se mobilisant en particulier pour obtenir la reconnaissance du hindi comme l’une des langues officielles aux Nations unies25. Porté par New Delhi, ce projet s’appuie largement sur la diaspora hindiphone du monde entier. Ainsi en 2005, le gouvernement indien s’associe sous forme de Joint Venture au gouvernement mauricien pour créer à l’île Maurice le « Secrétariat mondial du hindi », avec pour mission de promouvoir la langue hindi à l’échelle globale. Lors de la huitième World Hindu Conference organisée à New York en juillet 2007 en coopération avec la Bharatiya Vidya Bhavan, le ministre des Affaires étrangères mauricien, Anand Sharma, s’est fait l’avocat du hindi comme langue internationale et langue officielle des Nations unies. Ce projet est relayé par des militants de la diaspora, qui font circuler des pétitions ou tentent de sensibiliser l’opinion publique en faveur de ce projet.

Tandis que le gouvernement central et les États hindiphones font la promotion du hindi, les autres États défendent leurs particularismes sur la scène internationale, en prenant appui sur la diversité des communautés diasporiques pour consolider leur place dans la mosaïque culturelle indienne. Le Tamil Nadu subventionne ainsi des cours de langue tamoule à l’étranger et co-organise de nombreuses conférences, conjointement avec les communautés diasporiques, sur le patrimoine culturel et linguistique tamoul. Cette politique s’inscrit dans le cadre d’un processus plus large de décentralisation des relations entre l’Inde, les États indiens et la diaspora plurielle. Depuis une dizaine d’années en effet, le gouvernement indien incite les États de l’Union à renforcer leurs liens directs avec leur diaspora régionale26. Le Kerala, le Gujerat, l’Andhra Pradesh, le Tamil Nadu ou encore le Bihar, principaux États d’émigration, ont ainsi adopté de nombreuses mesures destinées à leur diaspora respective, créant des institutions et des statuts spécifiques à l’usage des non-résidents (Non Resident Gujeratis, Non Resident Kerali, Non Resident Bihari …), facilitant les flux d’investissements et encourageant les projets philanthropiques. La visite officielle du Premier ministre mauricien actuel au Bihar en 2008 s’inscrit dans cette stratégie d’instrumentalisation des connexions transnationales à des fins de développement local : Navin Ramgoolam a ainsi été invité par le chef du gouvernement du Bihar, Nitish Kumar, pour inaugurer une statue à l’effigie de son père, Seewoosagur Ramgoolam, aujourd’hui considéré comme le « père de la nation mauricienne ». En juillet 2008, le Festival de l’Inde à Maurice mettait le Bihar à l’honneur, et en 2009, ce sera au tour du Tamil Nadu. La célébration des liens historiques et ethniques entre le Bihar, l’État le moins développé de l’Inde, et l’île Maurice, considérée comme un « miracle économique » et un modèle de démocratie plurielle, permet de rehausser à la fois le prestige du Bihar en Inde et celui des Biharis en diaspora. A plus long terme, cette nouvelle politique diasporique cherche à attirer la bienveillance des ‘successful Bihari’ du monde entier, sous forme d’envois de fonds, d’investissements ou de dons caritatifs.

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Anouck Carsignol-Singh ([email protected]) est Docteur en Relations Internationales à l’Institut de Hautes Etudes Internationales et du Développement (IHEID) à Genève, CH. Elle a notamment publié :

- ’From Coolies to Cultural Elites : Indo-Mauritians, Transnational Diasporic Organizations, and the Shaping of Mauritian Nation-State’, in MAHASE R., TEELUCKSINGH J., Indentureship to Globalization : New Perspectives on the Indian Diaspora, Lanham, Lexington Press, à paraître, 2009

- ’Les Indo-Mauriciens en France : au carrefour des diasporas’, Hommes et Migrations, numéro spécial « Les Indiens en France », Paris, Adri, 2007.

Lire aussi :
L’Inde et sa diaspora, un livre d’Anouck Carsignol
Les origines tamoules de l’identité réunionnaise « malbar »

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