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Elsa Fourcade, une journaliste de retour au péi

Publié le 11 septembre 2020
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« La Réunion n’avait pas vraiment changé. Moi oui par contre... » Ex reporter, rédactrice, présentatrice pour plusieurs radios de l’île, Elsa a fait une croix sur une carrière dans les médias parisiens pour rentrer habiter sur son île. Récit d’un parcours.


Pouvez-vous vous présenter ?

Elsa Fourcade, 29 ans, originaire de Saint-Denis. Après un BAC littéraire/histoire de l’art au Lycée Leconte de Lisle en 2009 et une licence d’histoire à l’Université de La Réunion en 2013, j’ai été diplômée en 2015 du Master 2 Histoire et Audiovisuel à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne en partenariat avec l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Depuis cinq ans j’évolue dans le monde des médias et de la communication, d’abord à Paris puis à La Réunion. Actuellement je suis assistante de communication au sein de l’Office National des forêts (ONF).

Racontez-nous votre parcours de mobilité.

Juste après le bac, cela semblait évident pour moi d’aller poursuivre mes études en métropole. J’ai donc pris la direction de Montpellier en septembre 2009 pour entamer une licence en histoire de l’art et archéologie. Après cette première expérience (ou j’ai plus profité de la vie étudiante que des études elles-mêmes), j’ai fait le choix de rentrer pour m’assurer plus sereinement un premier diplôme. Entre 2010 et 2013, j’ai donc suivi la licence d’Histoire de l’Université de La Réunion. Une licence que j’ai obtenue avec mention et qui m’a ouvert les portes de la Sorbonne.

Qu’avez-vous fait ?

Je me suis alors inscrit en master Histoire et Audiovisuel à l’Université Paris 1-Panthéon Sorbonne, en partenariat avec l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Durant mes deux années de master, j’ai rédigé un mémoire consacré à la médiatisation de La Réunion dans les journaux télévisés nationaux entre 1959 et 2011. Des heures à visionner des images de mon île, à me plonger dans son histoire et à écrire plus de 200 pages (ça occupe bien !). Cela m’a permis de rester ancrée à mon péi tout au long de mes études, avec déjà cette envie de mettre La Réunion en avant.


La force de mon parcours en mobilité a été de pouvoir loger à la Cité internationale Universitaire de Paris (le conseil départemental de La Réunion réserve plusieurs chambres dédiées aux étudiants en mobilité, en général à partir du niveau master.) J’ai été pendant deux ans responsable des évènements internes puis présidente du comité des résidents de la Maison des Provinces de France. Chargée de l’encadrement d’une équipe d’une vingtaine de personnes, nous avons réalisé divers types d’évènements interne et externe ainsi que deux voyages en Europe. Cette opportunité a joué un rôle primordial dans la réussite de mon expérience dans le péi la fré. J’ai pu grandir, apprendre énormément sur moi, faire mes études dans de bonnes conditions, me construire un réseau solide et m’ouvrir au monde. Cette chance de vivre à Paris au sein d’un lieu magnifique, un véritable cocon avec une ambiance de campus à l’américaine, est pour beaucoup dans mon ressenti privilégié face à la mobilité. La Cité Universitaire a indéniablement laissé son empreinte sur moi.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à rentrer à la Réunion ?

Je me souviens à l’âge de 7 ans lors d’un voyage en famille, être passé devant la tour de TF1 au bord de la Seine et de mes yeux émerveillés de petite fille. J’avais alors dit à mes parents « quand je serai grande je travaillerai là ». Cette phrase m’est revenue lorsque j’ai décroché un stage en 2015 au sein de cette chaîne de télévision. Un sentiment de fierté et d’accomplissement, et pourtant c’est à ce moment que j’ai eu le déclic du retour. En évoluant pendant plusieurs mois dans cette sphère, j’ai réalisé que dans la majorité des cas, la stabilité professionnelle dans ce milieu parisien arrivait très tard. Mon idée de base au début de mes études était de faire mes armes au niveau national jusqu’à la trentaine et ensuite de rentrer à La Réunion. J’ai compris à ce moment-là que je n’avais pas envie de commencer à construire ma vie professionnelle et personnelle de l’autre côté de la mer. Je suis venue, j’ai vu, j’ai vécu une expérience à la hauteur de mes espérances mais, quitte à devoir me battre pour avoir une carrière intéressante, je préférais le faire directement à La Réunion et utiliser chez moi ce que j’avais appris ailleurs.


Le plus dur dans le processus du départ a été l’aspect émotionnel, notamment quitter mes amis et une vie qui me plaisait malgré tout. Au moment de rentrer, j’avais l’impression d’aller vers l’inconnu… Cela peut sembler contradictoire, mais après plusieurs années loin de chez moi c’est le sentiment qui dominait. Tout au long de cette période parisienne, je n’ai jamais souffert de la mobilité, le choix du retour ne s’est donc pas imposé comme une délivrance ou comme un besoin vital de rentrer à tout prix. Cela a été une décision mûrie et réfléchie en pesant le pour et le contre, mais j’avais le sentiment profond de devoir bâtir ma vie à La Réunion.

Dans quelles conditions votre retour s’est-il déroulé ?

Le déménagement a été relativement simple puisque je vivais dans un logement meublé. J’ai fait partir trois cartons par la poste (ils sont arrivés chez mes parents avant moi et m’attendaient sagement) et j’ai ramené le reste dans mes valises. Une fois les affaires expédiées et les derniers détails réglés, j’en ai profité pour faire un road trip en Europe. Ça aurait été bête de ne pas profiter de la proximité géographique avant de sauter la mer dans l’autre sens.

Décrivez-nous votre état d’esprit à l’atterrissage à Gillot.

L’émotion est toujours présente lorsque l’avion approche de Gillot après une longue période loin de La Réunion. Cette fierté qui remplit le cœur, ce petit frisson et le sourire qui s’installe lorsque se dessinent petit à petit les contours de l’île... tous les Réunionnais les connaissent je pense. En réalité, même après un court voyage pour des vacances, j’ai ce sentiment à l’atterrissage. Et puis on imagine les proches qui attendent à l’aéroport et ça fait chaud au cœur. Comment ne pas être émue à chaque fois et particulièrement lorsque l’on sait que cette fois c’est un aller simple vers la maison.


Avez-vous eu des difficultés à vous réinstaller ?

Je n’avais pas encore d’emploi sur place mais je ne me sentais pas particulièrement anxieuse à cette idée. Par chance, j’ai pu travailler assez rapidement à mon retour. Arrivée en juillet, j’ai décroché un CDD de quatre mois dans une agence de communication dès le mois d’août. J’ai ensuite enchaîné sur un CDI comme journaliste, reporter, rédactrice, présentatrice pour plusieurs radios de l’île (RTL, NRJ, Chérie FM et Rires et chansons). En février 2019, j’ai quitté mon CDI pour devenir journaliste indépendante, une transition d’un an durant laquelle j’ai publié plusieurs de mes articles sur des médias en ligne et dans des magazines locaux. Cette année-là j’ai également signé un contrat de deux ans comme assistante de communication à l’Office National des Forêts (ONF).

Je n’ai pas rencontré une grosse difficulté à m’insérer professionnellement. Depuis mon retour je n’ai pas passé plus de deux mois sans travailler. La problématique pour moi a été de recréer une vie sociale épanouissante sur place ; quand on a presque tous ses amis ailleurs cela demande un peu de temps. Il faut aussi se régler sur un rythme de vie différent, changer ses habitudes… C’est tout bête et ça passe par des détails comme se faire livrer à manger à presque n’importe quelle heure par exemple, la facilité de se déplacer en transports en commun, la variété des activités à faire et puis bien sûr le prix des courses : c’est un choc quand on rentre… il faut se réadapter à toutes ces choses. Enfin il faut s’installer, trouver un logement, se meubler, acheter une voiture, toute une logistique qui n’est pas forcément simple et immédiate.

Dans quel état avez-vous trouvé le marché du travail en rentrant ?

Ce que l’on comprend assez vite en se confrontant au marché local, c’est que les rémunérations sont beaucoup plus basses, dans mon domaine en tout cas. J’ai dû accepter des salaires en CDD ou en CDI équivalents à celui de mon dernier stage à Paris. J’ai aussi eu le droit à des commentaires du style « mais vous êtes bien trop qualifiée pour le poste ». On a parfois l’impression de devoir justifier son retour et d’être dans l’obligation de défendre son envie/besoin de travailler chez soi. On ne peut donc pas parler dans mon cas d’avantage concurrentiel. Il faut être persévérant et souvent résiliant pour pouvoir travailler. Je considère tout de même que j’ai eu la chance de pouvoir exercer dans le domaine qui me plaît. Souvent une reconversion est nécessaire pour beaucoup de Réunionnais de retour.


Chaque expérience professionnelle m’a permis de gagner en compétence et en assurance. En tant que journaliste, j’ai vécu à toute vitesse pendant trois ans, alternant entre la présentation des journaux et les reportages sur le terrain, entre sujets graves et sujets légers. J’ai interviewé plusieurs ministres, rencontré des artistes, accompagné des manifestants, recueillis des témoignages poignants, observé la tentative de sauvetage d’un baleineau, embarqué avec les vigies requins ou dans un camion poubelle au petit matin, joué les petites souris dans le laboratoire d’une chocolaterie… et j’en passe ! En rendant compte de l’information chaque jour, j’ai appris à redécouvrir mon île. Me plonger ainsi dans les problématiques locales à travers mon regard de journaliste a accéléré mon processus de réadaptation. Avec l’ONF ensuite, au contraire j’ai pris le temps de me poser davantage et j’ai eu l’occasion de renouer avec l’aspect naturel de l’île et ses enjeux. L’ensemble de ces expériences me donne aujourd’hui l’impression d’être pleinement à ma place sur l’île intense.

Qu’avez-vous trouvé de changé à votre retour à la Réunion ?

Je ne suis parti que quatre ans en tout et en rentrant en vacances chaque année, donc je n’ai pas eu de véritable « claque » au retour comme certains après de longues années d’absence. La Réunion n’avait pas réellement changé. Moi oui par contre. On revient plus adulte, avec des expériences de vies, de nouvelles habitudes, un regard différent et il faut un moment pour réussir à concilier la personne que l’on est devenue avec l’île que l’on a laissée, on peut parfois se sentir en décalage.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus par rapport à l’endroit où vous viviez en mobilité ?

La plus grande différence et le plus compliqué pour moi c’était le rythme de vie. A Paris, tout va vite, il y a toujours une activité à faire, un endroit à tester et le monde à portée de main, ça va à 1000 à l’heure. En rentrant, j’ai eu l’impression au départ de ne plus être adaptée à la vie ici. Je m’ennuyais, à tel point que j’ai songé à repartir. Mais c’était l’affaire de quelques mois seulement. Lorsque j’ai reconstruit un cercle amical, une vie sociale et que j’ai regagné mon indépendance, tout s’est apaisé et je me suis rendu compte qu’ici aussi la vie pouvait être bien agitée.


Quels sont les points de satisfaction / déception de votre retour ?

Je ne parlerais pas de déception, mais je crois qu’en mobilité on idéalise beaucoup La Réunion. On en fait la publicité à qui veut bien tendre l’oreille. On raconte que notre île est la plus belle, on parle du vivre ensemble, de ses paysages, de sa richesse culturelle, de la cuisine (et du rhum !) … Tout ceci est vrai mais pris dans le prisme du manque et de l’éloignement et en rentrant la réalité un peu plus terre à terre nous rattrape.

De plus dans mon cas, en choisissant de rentrer de Paris, je suis passée à côté de la possibilité de travailler dans des groupes de médias nationaux, mais je sais que j’ai pris la bonne décision. Au bout de quatre ans, je ne regrette pas d’avoir fait le choix du cœur en rentrant. Je continue à être émerveillée par la beauté de l’île et je suis fière d’y vivre et de pouvoir y travailler. Je fais un métier que j’aime et j’ai la chance de profiter d’un cadre de vie agréable. Ce choix me permet de rester proche de ma famille et de ne pas perdre mes racines qui me sont si précieuses. Aujourd’hui je n’imagine plus vivre ailleurs.

Avec le recul, tirez-vous un bilan positif de votre expérience de mobilité ?

Je ne regrette absolument pas mon expérience en mobilité, bien au contraire. Au point de vue professionnel, évidemment je dois énormément à cette expérience à Paris. J’ai aussi beaucoup appris sur moi-même, j’ai eu la chance de visiter plusieurs pays qui m’ont fait découvrir mon amour pour le voyage et j’ai rencontré des personnes formidables au cours de ces années. Donc si c’était à refaire, je signerais tout de suite. Partir pour réussir ce n’est pas une obligation, mais c’est une chance de s’ouvrir au monde. Le voyage forme la jeunesse paraît-il… On rentre ensuite à la maison avec un regard plus ouvert et plus riche de toutes ces expériences.

Aujourd’hui quels sont vos projets ?

Pour préparer la fin de mon contrat qui approche, je vais devoir me confronter de nouveau au marché de l’emploi, mais je n’ai pas d’appréhension. J’aime les challenges et j’ai hâte de pouvoir me lancer dans une nouvelle aventure professionnelle. Je suis donc à l’affût d’une proposition stimulante pour continuer à m’épanouir dans le milieu de la communication et apporter mes compétences pour met’ La Réunion en l’er ! Encore et toujours c’est ma motivation première. Je souhaite continuer à m’investir localement au travers de ma vie professionnelle et associative. Je suis en effet secrétaire de l’Association Réunionnais de retour au péi, qui a pour objectif de tisser un réseau solide de Réunionnais issu de la mobilité et qui partagent cette envie commune d’œuvrer pour l’avenir de La Réunion. Une aventure formidable qui fait naître de véritables amitiés et parfois même des projets professionnels. Comme quoi l’expérience de la mobilité rassemble !

L’équipe de l’association "Réunionnais de retour au péi"

J’aimerais aussi faire encore plus de voyages, découvrir de nouveaux horizons et revenir à la maison à chaque fois plus riche de ces découvertes et toujours avec la même émotion. Depuis le confinement, j’ai aussi beaucoup réfléchi à ce qui compte réellement. Cela a confirmé une fois de plus mon envie de vivre sur mon île, de me reconnecter aux valeurs essentielles, aux petits bonheurs simples, à la nature, et simplement à profiter des moments avec les gens que j’aime… Et quel meilleur endroit que La Réunion pour ça ? Plus que jamais je veux construire ma vie sur mon petit caillou.

Quels conseils donneriez-vous aux Réunionnais qui comme vous souhaiteraient rentrer sur l’île ?

Mon conseil est simple : écoutez votre cœur, préparez-vous à galérer un peu (beaucoup, passionnément, ou pas du tout d’ailleurs), armez-vous de courage et osez aller au bout de votre envie de rentrer et de vos projets. Et si une place toute faite et confortable ne vous attend pas sur place n’ayez pas peur de la créer vous-même. Tien bo larg pas et pas capab lé mort sans essayer, comme dit créole ! Pour conclure, je dirais que la mobilité lorsqu’elle est réfléchie et préparée, est une chance exceptionnelle d’apprendre et d’entrer dans la vie adulte en étant bien armé.


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