Publicité

Faut-il protéger le rougail saucisses ? (Interview)

Publié le 14 juin 2024

Il a entamé l’état des lieux des principales initiatives prises en France et en Europe pour protéger, valoriser et promouvoir les recettes traditionnelles du patrimoine culinaire. Expert en démarches de valorisation et passionné de cuisine, Bruno du Boisguéheneuc, de la société Essentiels Conseils & Stratégie à La Réunion, répond aux questions de Réunionnais du monde dans le cadre de la démarche « Gastronomie de la Réunion : protéger – valoriser - promouvoir ».

Bruno du Boisguéheneuc à l’Entre-Deux

Comment avez-vous été sensibilisé à ce sujet ?

Régulièrement, les réseaux sociaux se font l’écho des versions plus ou moins fantaisistes du Rougail Saucisses, le plus célèbre plat de notre gastronomie réunionnaise. Il suffit de lire les commentaires pour constater qu’à La Réunion comme en métropole, ce sujet ne laisse pas indifférent. Au Salon International de l’Agriculture 2024, le Président de la Chambre d’Agriculture de La Réunion, Frédéric Vienne, nous a fortement incités à privilégier la recette originale. Alerté par Réunionnais du monde en 2023, j’ai souhaité me pencher sur le sujet, et voir ce qu’il était possible de faire pour protéger le Rougail Saucisses. Et au-delà, les fleurons de la cuisine réunionnaise.


D’où provient l’attachement quasi passionnel à la cuisine selon vous ?

Les créations culinaires relèvent d’une tradition française qui s’inscrit profondément dans notre culture et dans notre histoire. Ce n’est pas pour rien qu’en 2010 « le repas gastronomique des français » a été inscrit au Patrimoine Culturel Immatériel de l’UNESCO. Nous sommes fiers de notre patrimoine culinaire et attachés aux recettes de notre région.


Les recettes doivent-elles être protégées ?

Il faut avant toute chose savoir qu’en France, et plus généralement en Europe d’ailleurs, il n’est pas possible de protéger une recette de cuisine. Le droit de la propriété intellectuelle ne permet pas de s’octroyer un monopole sur une quelconque recette : toute personne qui arrive à réaliser la même recette de manière autonome est tout à fait libre de la commercialiser. Les Chefs avec qui j’en ai discuté, à La Réunion et dans l’Hexagone, sont d’ailleurs assez partagés car tout en reconnaissant la nécessité de respecter la tradition, ils revendiquent avec raison une part nécessaire et essentielle de créativité dans la réalisation d’une recette.


Dans ces conditions, que peut-on faire ?

Puisque la loi ne permet pas (pas encore !) de protéger une recette de cuisine, j’ai décidé d’aller répertorier les principales initiatives prises en France (hexagone et outre-mer) et en Europe pour protéger, valoriser et promouvoir les recettes traditionnelles de notre patrimoine culinaire. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce sujet est absolument passionnant et montre la passion des français pour les recettes de leur terroir ou de leur territoire !

Au "Réunion Food Festival" 2024 avec les Confituriers de la Réunion

Où en êtes-vous de vos travaux ?

Lors de cette étude, débutée il y a quelques semaines, j’ai pu rencontrer des gens passionnés qui se battent pour le Bœuf Bourguignon, la poularde de Bresse à la Crème, la salade niçoise, le Berthoud, le Cassoulet de Castelnaudary, la bouillabaisse de Marseille, les crêpes bretonnes, la choucroute d’Alsace, le gratin dauphinois, ou la saucisse catalane.


J’ai pu échanger avec Madame Alexandra Borchio-Fontimp, Sénatrice des Alpes Maritimes, qui a déposé au Sénat une proposition de loi visant à garantir la protection des recettes régionales françaises et des créations culinaires. Elle est aidée par Thimothée Fringans-Ozanne, avocate, qui a créé l’Association Toqualoi qui regroupe des juristes passionnés par ce sujet de la propriété dans le secteur de la Gastronomie. Pour parler de ce sujet et des possibilités officielles de reconnaissance qu’offrent la France et l’Europe, j’ai rencontré toute une équipe de l’INAO à Montreuil. J’ai également discuté avec Olivier Rollin de l’IEHCA - Institut Européen d’Histoire et des Cultures de l’Alimentation de Tours pour avoir une approche scientifique de l’alimentation et du Patrimoine. J’ai rencontré des Présidents d’Associations, des Grands Maîtres de Confrérie, des Ingénieurs Qualité, des conserveurs, des restaurateurs et des consommateurs : un public large, compétent, et passionné.


Et la suite ?

Il me semble important d’aller plus loin dans cette étude. L’objectif est de constituer une boite à outils qui permettrait à celles et ceux qui veulent se mobiliser pour défendre une recette qui leur tient à cœur de profiter d’un véritable partage d’expériences et de bonnes idées. Je cherche un partenaire (entreprise, collectivité, association) qui, passionné comme moi, pourrait m’aider à financer quelques dizaines d’heures de travail et qui serait bien évidemment le copropriétaire de cette étude : il y a encore beaucoup à faire, des idées à creuser, des témoignages à récupérer. Et pour info, je pense avoir trouvé une solution intéressante pour le Rougail Saucisses de La Réunion. Et je n’oublie pas d’autres recettes de La Réunion !


+ d’infos : Essentiels Conseils et Stratégie Réunion / 06 88 33 80 22 / [email protected]


En complément : Comment la Réunion pourrait (devrait) profiter de la notoriété de sa cuisine (Extrait de l’interview du responsable du site Réunionnais du monde, dans le magazine Leader Réunion - septembre 2023) :

Leader Réunion : On ignore à La Réunion que le rougail saucisse, lui aussi, fait un tabac en métropole, au point d’être victime d’une sorte de détournement culturel. A ce propos, vous parlez même de perte de business. Que se passe-t-il exactement ?

Grâce à la richesse de sa gastronomie, la Réunion devrait être positionnée sur la carte du monde, à l’heure où sa cuisine se fait connaître massivement. Etre identifiée sur la carte des cuisines du monde (au même titre qu’il existe une gastronomie mexicaine, japonaise, etc), c’est tout bénef pour la Réunion en termes de création d’activité, d’emploi, de structuration de filières agricole, agroalimentaire, industrielle, d’innovation, d’export… Mais le constat, c’est que les plats et recettes péi sont appropriés et détournés : à l’échelle artisanale dans les foires, salons, marchés, et à l’échelle industrielle en boîtes de conserves et dans les grandes surfaces. Pour moi, ce n’est pas un phénomène à la marge ou sans conséquences. L’image, les prix et la qualité de nos produits sont tirés vers le bas par ceux qui font moins bien que nous. On perd de nombreux consommateurs, trompés lorsqu’ils goûtent les plats dont ils avaient entendu parler en bien. Sur le long terme, la concurrence industrielle grignote les parts de marchés des entreprises réunionnaises. Concurrence déloyale, parasitisme, perte d’image, de qualité, de business, d’emploi local… on paye sans le savoir les pots cassés du manque de protection de nos fleurons.


Comment réagissent les Réunionnais de métropole devant cette situation ?

Recettes fraudées, appellations à la limite de l’arnaque, packaging antillais… Les témoignages d’amoureux de la Réunion choqués par ce qu’ils voient dans les restaurants, foires et grandes surfaces sont innombrables. Pour Fabrice Gonthier, Réunionnais du Loir-et-Cher et grand défenseur de l’art de vivre créole, « on trouve dans les grandes surfaces et sur le net trop de transformations de nos produits locaux. Nous avons fait de belles découvertes (cf. Edmond Albius) et nous avons un patrimoine exceptionnel mais à aucun moment nous pensons à protéger nos appellations. En métropole maintenant je trouve plus d’ananas Victoria de l’île Maurice que de la Réunion, mes collègues métropolitains croient que la vanille Bourbon vient de Madagascar... Tout est tiré vers le bas. Comment valoriser sa culture quand tout est transformé et dénaturé ? »

Packaging antillais pour des fleurons de la culture réunionnaise...

Prenons le cas des rhums arrangés. Isautier est à l’origine de la mode des rhums arrangés qui s’est répandue en métropole. Les distilleries réunionnaises en profitent, mais finalement le produit n’est globalement pas associé à l’île. Comment expliquer ce décalage ?

Le rhum arrangé perd peu à peu l’origine Réunion associée à son existence. C’est un exemple de perte de paternité progressive sur un produit sur lequel nous avons toute légitimité. Ces dernières années, ses ventes ont explosé en France ; il a conquis les rayons des cavistes et même des grandes surfaces. Mais la mode du rhum arrangé a attiré les acteurs de la grande distribution, qui, sous leurs marques distributeur, mélangent allègrement les provenances et en ont fait un produit « des îles ». On le sait, le consommateur métropolitain a souvent tendance à confondre la Réunion et les Antilles. Dans le cas du rhum arrangé, la confusion est totale en grande surface ; l’industrialisation a dilué l’origine Réunion derrière une bannière vaguement exotique.

Une appropriation passée à l’échelle industrielle...

Que faudrait-il faire ?

A côté de la communication, les efforts devrait également se porter sur la protection juridique. A quand une réflexion sur les valeurs nominatives de qualité ou d’origine ? Faut-il protéger les appellations ? Les recettes ? L’origine des produits ? L’indication géographique ? Faire en sorte que certains ingrédients ou savoir-faire proviennent obligatoirement de la Réunion pour doper la production et l’emploi local ? Peut-être en arriver à des Indication Géographique Protégée (IGP) ou Spécialité Traditionnelle Garantie (STG) ? Les décideurs locaux pourraient s’inspirer du travail fait ces dernières années sur le cassoulet de Castelnaudary et la pizza napolitaine.


Lire toute l’interview / Gastronomie de la Réunion : une démarche pour protéger – valoriser - promouvoir

Publicité