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Gilles Gauvin : écrire et transmettre l’histoire de la Réunion

Publié le 24 avril 2024

Auteur de la BD « Nout péi » avec le dessinateur David D’Eurveilher, Gilles Gauvin a obtenu sa mutation retour à la Réunion après avoir enseigné des années dans un collège normand. Titulaire d’un Doctorat d’histoire à l’IEP de Paris, ce professeur d’histoire-géographie agrégé, membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage de 2004 à 2009 et de la Commission d’enquête historique sur les « enfants de la Creuse » de 2016 à 2018, est auteur de nombreux ouvrages. Il fait le point sur son travail et les rapports qu’entretient la Réunion avec son histoire. « Mon investissement dans l’écriture de l’histoire de La Réunion tient à la fois au hasard et à la nécessité d’en savoir plus sur ce passé alors que j’étais loin de mon île natale ».


Découvrir des extraits de l’album jeunesse "Nout Péi, histoire de la Réunion"

Gilles Gauvin

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Gilles Gauvin. Je suis né à Saint-Denis, à la clinique Lamarque, le 1er mai 1970. Mon père, Alain, frère de l’écrivain Axel Gauvin, était professeur de mathématiques et de physique, d’abord au collège Bourbon, puis au lycée de Bellepierre. Ma mère était professeure de français au collège des Deux Canons. J’ai fait ma scolarité à Saint-Denis, à l’école Bouvet, puis au collège Bourbon et enfin ma classe de seconde au lycée du Butor. Je suis professeur d’histoire-géographie depuis 1992, aujourd’hui au lycée Pierre Lagourgue du Tampon, et j’ai obtenu un doctorat d’histoire contemporaine à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris en 2002.

Dans quelles conditions avez-vous quitté la Réunion ?

J’ai quitté la Réunion à l’âge de 15 ans pour un sport-études judo au lycée Pothier à Orléans. Mon départ est dû au hasard et à ma pratique sportive. Mes parents étaient en effet professeurs de judo au club de Saint-Denis. C’est le premier conseiller technique régional nommé en 1984 dans l’île qui leur a fait cette proposition. J’ai répondu que j’étais d’accord, sans vraiment prendre conscience de ce dont il s’agissait vraiment et de ce que cela impliquait. J’ignorais d’ailleurs que ce genre de structures existait et je n’avais jamais imaginé pratiquer du judo à haut-niveau… Je me souviens juste, après la discussion avec mon père, être parti prendre un atlas pour voir où se trouvait Orléans !

Quel a été votre parcours de mobilité ?

Après une première et une terminale scientifique, j’ai eu mon bac à l’âge de 17 ans et des résultats sportifs au niveau national. J’ai mis le judo de côté pendant deux années de classes préparatoires littéraires dans le même lycée Pothier. À l’origine, j’avais pour idée d’aller peut-être vers le journalisme et plus particulièrement la photographie de presse. C’est mon professeur d’hypokhâgne et de khâgne, Jean-Marie Flonneau, qui m’a donné le goût pour l’histoire. J’ai ensuite poursuivi en licence à l’Université de Tours (ma famille d’accueil, dont le fils était aussi en sport-études se trouvait en Touraine), puis, en 1990-1991, j’y ai réalisé ma maîtrise consacrée à la première législature de Michel Debré à l’île de La Réunion. C’est J-M Flonneau qui m’a suggéré d’ailleurs cette idée. Au départ, je devais travailler sur les interdictions de métier faites aux protestants dans la ville de Tours au XVIIe siècle du fait de la politique répressive de Louis XIV…

Et ensuite ?

L’année scolaire suivante, en 1991-1992, je suis allé à la Sorbonne pour préparer le concours de professeur d’histoire-géographie que j’ai réussi. J’ai alors été muté avec ma femme, agrégée de Lettres classiques, dans l’académie de Rouen, où nous nous sommes installés. Pendant mon année de stage, j’ai fait un DEA sur l’histoire des représentations de la Réunion en France entre le XVIIe et le XIXe siècle, avec Alain Corbin à Paris. J’ai ensuite fait mon service militaire au fort du Mont Valérien à Paris, en tant que scientifique du contingent (donc pendant 12 mois).

Gilles avec le groupe Maloya Metiss, lors de la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage organisée au Collège Cousteau de Caudebec-lès-Elbeuf / Lire l’interview Réunionnais du monde de 2006 : Gilles Gauvin, historien et professeur en ZEP près de Rouen

Enfin, pendant six ans, tout en enseignant dans un collège ZEP de Normandie, j’ai rédigé une thèse intitulée « Michel Debré et l’île de la Réunion : archéologie d’une identité nationale. 1946-1988 ». Ce travail dirigé par Serge Berstein à l’IEP de Paris, m’a conduit à classer les archives de l’ancien Premier ministre sur l’île de La Réunion. Ce fut une expérience unique et un travail passionnant. De 2004 à 2009, j’ai été nommé au sein du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage présidé par Maryse Condé. J’y ai travaillé plus particulièrement sur la question des programmes scolaires. Nouvelle expérience, nouvelles rencontres… Mon travail d’enseignant sur cette thématique, m’a valu de devenir également référent national du réseau des écoles associées de l’UNESCO pour la question des Droits de l’Homme. Là aussi, j’ai fait des rencontres humaines très enrichissantes… dont celle de Davy Sicard qui est devenu un ami avec lequel j’ai mené de très nombreux projets.

D’où vous vient cette vocation de transmettre l’histoire de la Réunion ?

Mon investissement, à partir de la maîtrise, dans l’écriture de l’histoire de La Réunion tient à la fois au hasard et à la nécessité d’en savoir plus sur ce passé alors que j’étais loin de mon île natale. Peut-être qu’en restant à La Réunion, je ne serais jamais devenu un historien travaillant sur La Réunion. C’est face au regard des autres que l’on se pose des questions sur ce que l’on est et d’où on vient. J’ai eu la chance, du fait de mon itinéraire universitaire, de croiser d’excellents professeurs qui m’ont donné une ouverture d’esprit et des connaissances que j’ai ensuite appliquées à mes recherches sur La Réunion. Sur ce point, la mobilité a été un apport indéniable. Cela m’a permis aussi de découvrir de nombreuses régions françaises et de voyager un peu en Europe, beaucoup plus facilement que si c’était au départ de La Réunion. Cette partie de ma vie « de l’autre côté la mer » m’a fait comprendre que je suis Réunionnais et citoyen du monde.

Les 5 membres de la Commission sur les Enfants de la Creuse au Ministère des Outre-Mer en 2016 : Gilles Gauvin, Prosper Eve, Michel Verneray, Wilfried Bertile, Philippe Vitale

J’ai habité à partir de 1992 dans l’agglomération d’Elbeuf (20 km en amont de Rouen) et ce jusqu’en juin 2010. Nos trois filles y sont nées et lorsque nous avons fait le choix de (re)venir à La Réunion l’aînée allait entrer en troisième. Étant nommés, ma femme et moi, dans le Sud, nous nous sommes installés à Trois-Mares. Je suis depuis lors professeur d’histoire-géographie au lycée Pierre Lagourgue du Tampon.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à rentrer à la Réunion ?

L’environnement dans lequel nous vivions à Cléon s’est dégradé. Vu l’âge de nos filles et ce sentiment d’avoir « terminé un cycle » dans notre métier, nous avions besoin de changer de cadre. Quel meilleur endroit que La Réunion, en particulier pour nos filles, avec lesquelles nous revenions régulièrement en vacances et qui ont grandi avec des images de La Réunion, de la musique et de la cuisine péi ?

Avez-vous préparé votre retour d’une façon spécifique ?

Il a d’abord fallu obtenir notre mutation conjointe et puis savoir ensuite où nous allions être affectés. Ma femme a été mutée à Vincendo et de mon côté j’ai dû attendre une semaine avant la rentrée scolaire pour savoir que j’étais nommé en remplacement pour un an au lycée de Trois-Mares. Cela m’a fait une drôle d’impression, après toutes ces années d’enseignement, de me retrouver en situation « instable », sans savoir où je pourrais être muté l’année suivante. Nous passions également du collège au lycée, donc sans repère ni base de cours. Le déménagement de Normandie a aussi été un moment particulier à gérer. C’était une maison dans laquelle j’avais fait beaucoup d’aménagements et que je n’avais jamais imaginé devoir quitter...

Les jacarandas du lycée Pierre Lagourgue au Tampon

Décrivez nous votre état d’esprit à l’atterrissage à Gillot.

Je me souviens avoir pensé, en attendant mes valises, à un instant particulier du jour de mon départ, à l’âge de 15 ans. J’avais eu alors dans la salle d’embarquement quelques minutes où j’avais l’impression de chuter dans le vide, avant de reprendre très vite mes esprits.

Avez-vous eu des difficultés à vous réinstaller sur l’île ?

La difficulté principale a été celle du logement, car nous ne savions pas, jusqu’au dernier moment, où j’allais être affecté. Heureusement que durant cette période nous avons pu être logés chez mes parents. Nous avons cherché dans un premier temps autour de Vincendo, puisque ma femme connaissait son affectation. Nous avons fini par trouver quelque chose, mais au Tampon et le hasard a bien fait les choses. D’autant que l’année suivante j’ai pu obtenir le poste que j’occupais en remplacement et qui passait au mouvement. Le moment le plus complexe a été le premier mois. Nous n’avions pas encore reçu notre conteneur et il a fallu faire du camping. La première partie qui est arrivée, contenait heureusement les matelas. Tous nos livres, nos affaires de cours et les vêtements ne sont arrivés qu’après. Cela me fait rire aujourd’hui, mais les seuls cartons de vêtements débarqués contenaient des vêtements de ski…

En tant que Réunionnais expatrié de retour sur son île, avez-vous ressenti un « avantage concurrentiel » ?

Étant fonctionnaire, ce qui a permis d’assurer ma mutation à La Réunion était le fait de bénéficier de points supplémentaires dans mon barème. Sans ce « bonus », cela aurait été difficile, malgré mon ancienneté. Et surtout, j’ai pu continuer à avancer dans mes expériences professionnelles et engager, à travers la BD, des actions pour les collectivités et au sein de l’Académie de La Réunion (société savante). C’est pour moi une action d’éducation populaire au service de mon île qu’il m’aurait été très difficile, voire impossible de mener en Normandie.

Salon du livre d’histoire de Blois en octobre 2023, plus grand salon d’histoire d’Europe

Qu’avez-vous trouvé de changé à votre retour à la Réunion ?

Je suis revenu très régulièrement à La Réunion, d’abord en tant qu’étudiant, puis une fois entré dans la vie active, même si avec les enfants cela s’est espacé vu le coût que cela représente. J’ai donc eu le temps « d’intégrer » tous les changements d’infrastructures et les constructions qui se sont étendues chaque année depuis mon départ. Le plus gros des changements a été sans nul doute le réseau routier, les centres commerciaux et la circulation.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus par rapport à l’endroit où vous viviez en mobilité ?

J’ai retrouvé, en particulier dans le Sud, des personnes qui, au quotidien, sont moins agressives. Quand je croise quelqu’un sur la route, en marchant, on n’hésite pas à se dire bonjour… Il y a aussi un usage de l’espace public qui n’est pas du tout le même. Cela m’étonne de voir par exemple des groupes privatiser au rubalise des zones entières, à la plage ou dans les hauts, pour délimiter l’endroit sur lequel ils sont de toute façon installés. Je ne parle même pas de la musique tonitruante « partagée » avec tout l’environnement. Il y a ces ruées sur les supermarchés ou sur les stations-service en cas de problèmes divers et variés annoncés via les médias. La densité des centres commerciaux et des supermarchés est également devenue effarante. Enfin, le changement majeur, avec la Normandie, qui est pourtant une région magnifique, c’est la luminosité dont on dispose toute l’année et le fait que la végétation est pérenne, même si les périodes de sécheresse sont visibles sur les savanes de l’ouest.

Quels sont les points de satisfaction de votre retour ?

La satisfaction principale est d’avoir vu mes filles s’adapter à ce changement, et continuer à s’épanouir en retrouvant toutes leurs activités sportives et musicales ainsi qu’en se faisant de nouveaux amis, sans que cela ne pose aucun problème particulier. Quand je suis arrivé mes filles entraient respectivement, en CE1, en 6e et en 3e.

Et les déceptions ?

J’étais un grand amateur de librairies normandes et parisiennes, dans lesquelles j’aimais flâner et découvrir des ouvrages improbables, les dernières nouveautés en histoire, des livres anciens ou d’occasion... Ici c’est un peu plus difficile de bénéficier de ce choix. Ce qui est devenu insupportable par rapport à ce que je connaissais auparavant, c’est le coma circulatoire qui n’a fait qu’empirer d’année en année. J’ai connu les bouchons dans l’Hexagone, mais pas à ce point. Cela a même impacté certains de mes choix professionnels.

La BD « Nout péi » conçue avec le dessinateur David D’Eurveilher

Ce que je trouve terrible, enfin, c’est le comportement politique de la population (pour celle qui prend la peine de voter). Même s’il y a des raisons socio-économiques et politiques qui permettent de comprendre et d’analyser ce comportement, je me souviens encore de l’époque où Danyel Waro allait manifester à Gillot pour empêcher Jean-Marie Le Pen de débarquer. J’étais fier, en tant que jeune Réunionnais, de voir que « mon île » restait sourde aux sirènes de l’extrême droite. Et aux dernières présidentielles, c’est Marine Le Pen qui obtient ici la majorité des voix. Voir des Réunionnais se déplacer jusqu’au Port pour haranguer des réfugiés Sri-Lankais débarquant après avoir risqué leur vie en traversant l’océan Indien, me laisse aussi songeur. Vanter le modèle du « vivre ensemble » réunionnais, alors même que La Réunion est un département où les violences intrafamiliales sont les plus fortes, ne manque d’ailleurs pas de paradoxes. La société réunionnaise est elle aussi traversées par des violences et de l’intolérance, même s’il existe encore une grande sociabilité et qu’il y a une réelle singularité religieuse.

Selon vous, quels sont les enjeux pour la Réunion d’écrire une histoire, son histoire ?

Dans une tribune libre de juin 2023 sur les tensions liées au déplacement de la statue de Mahé de Labourdonnais à Saint-Denis, je me demandais quand La Réunion parviendra-t-elle à s’affranchir du carcan des mémoires pour répondre aux défis majeurs qu’il lui faut relever pour construire un avenir serein ? Nous pourrions alors peut-être nous souvenir de ce que furent l’intelligence politique et la force de la résilience de Nelson Mandela dans la proche Afrique du Sud. Il a su faire de la coupe du monde de rugby, organisée par son pays en 1995, un outil pour construire la réconciliation entre Noirs et Blancs après la terrible période de l’Apartheid. Il a pour cela imposé, contre l’avis de son propre parti, le maintien du symbole des Springboks et des couleurs traditionnelles sur le maillot national pour un sport qui était pourtant l’incarnation de la domination blanche. Souhaitons que les femmes et les hommes politiques de La Réunion s’inspirent, dans les choix qu’ils auront à prendre, de cette volonté de construire l’émancipation d’un peuple par la paix, l’éducation, la culture et le sport, plutôt qu’ils n’alimentent les confrontations mémorielles au risque alors de fracturer la cohésion sociale et de mettre à mal le « vivre ensemble réunionnais » qu’ils mettent si souvent en avant.


Aujourd’hui quels sont vos projets ?

Travailler sur ce qui me fait véritablement envie et non plus sur des « commandes », en particulier pour des colloques universitaires. J’ai en chantier un essai sur l’histoire à La Réunion, destiné à un public large, sur lequel je travaille depuis un moment que je compte bien terminer. Dans le domaine de la recherche plus universitaire, le dernier gros chantier que je pense mener est celui d’une biographie de Jean-Baptiste Ponama, qui a été un des cadres du PCR et qui a eu une pensée politique qui mérite d’être rappelée aujourd’hui. Mon objectif est d’arriver à finaliser cette étude pour 2026 qui sera le 80e anniversaire de la départementalisation. Je suis aussi sollicité, en tant que membre du conseil scientifique du musée de Villèle, pour le travail de médiation historique à mener dans le cadre de l’élaboration du nouveau musée qui est en cours de réalisation. Du côté de la BD, j’ai de nombreux projets en cours et les idées ne manquent pas. C’est vers cette dernière activité que je pense me recentrer peu à peu. Bref, j’ai de quoi m’occuper en sachant que l’essentiel de mon quotidien ce sont mes élèves de lycée.

Avec le recul, tirez-vous un bilan positif de votre expérience de mobilité ?

Je n’ai jamais vécu en termes de négatif ou de positif. J’essaie avant tout de m’appuyer sur mon expérience du passé pour continuer à avancer. Il est sûr que si j’étais resté à La Réunion, mes relations avec mes parents et avec mon frère et ma sœur auraient évolué de manière différente. En mieux ou en moins bien, personne ne le saura. Mais si je n’avais pas eu leur soutien, je n’aurais pas réussi non plus à « m’émanciper » et à faire face à la rudesse de ce qu’est un sport études à plus de 9000 kilomètres de chez soi lorsqu’on est adolescent. À cette époque, il n’y avait ni téléphone portable, ni internet… Je ne serais pas arrivé là si je n’avais pas eu le soutien de mes proches, d’une famille d’accueil en Touraine d’une générosité extraordinaire, de certains de mes enseignants et, depuis que je vis en couple, de la femme qui m’accompagne.

Quels conseils donneriez-vous aux Réunionnais qui comme vous souhaiteraient rentrer sur l’île ?

Chaque situation reste particulière. En tous les cas, la chose la plus importante est de savoir pourquoi on « rentre ». En particulier si on revient avec un conjoint ou des enfants qui ne sont pas nés à La Réunion. Pour eux ce n’est pas un « retour », mais un « départ », même s’ils en ont envie. Ensuite, je crois qu’il ne faut pas chercher à retrouver La Réunion que l’on a gardée dans sa mémoire. La Réunion a changé, les Réunionnais aussi et cela est bien normal. L’identité, plus qu’un rapport à un passé souvent reconstruit, est en perpétuel mouvement. Elle doit se vivre comme une ouverture au monde et non un renfermement sur soi.


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