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Itinéraire d’une enfant de la Creuse, élue dans le Lot-et-Garonne

Publié le 10 août 2020

Elle est aujourd’hui en charge de la cohésion sociale et du Centre communal d’action sociale de sa commune... Un hasard ? Jacqueline Annette-Ogier fait partie de ces enfants qui, pour des motifs politico-socio-démographiques, ont été considérés comme des pions sur l’échiquier géographique français. Née à Saint-André, elle avait 6 ans lorsqu’elle fut – comme plus de 2000 autres enfants réunionnais - arrachée à sa famille pour venir peupler une France rurale en déclin démographique. Histoire familiale et sociale d’une enfant exilée.

1965, année d’arrivée à Pau Bon Pasteur

Jacqueline Annette épouse Ogier : Je suis arrivée au monde le 24 juin 1959 à Saint-André, dans une commune française, à l’Ile de la Réunion, à cette période où la démographie de la Réunion progressait, au point d’inquiéter les gouvernants en place. Les réponses politiques et plus particulièrement d’action sociale et familiale, pour lutter contre une forte natalité ne furent pas des plus humaines envers la population infantile réunionnaise. Ma famille ne fût pas épargnée.

Moi, je suis la fille posthume de Fernand ANNETTE, c’est inscrit comme cela sur mon acte de naissance. Je n’ai pas eu la joie de connaître Fernand, mon papa, puisqu’il décédera le 31 décembre 1958, 6 mois avant ma naissance. Je suis la petite dernière comme on dit souvent dans les familles. Je suis celle que mes sœurs et frère ont protégé dés qu’ils ont pu le faire car j’étais d’une santé fragile.

Ma mère avait des difficultés à subvenir à nos besoins. C’était la misére, alors qu’avant le décés de mon pére ma famille ne manquait de rien. Mon pére travaillait à la compagnie de CFR (Chemin de Fer Réunionnais). Mes deux premières années d’existence étaient des jours, des semaines, des mois d’hospitalisation car je souffrais de malnutrition. Ma sœur aînée, Irène, quatorze ans plus âgée que moi, s’était rendue au service d’aide sociale de Saint-André, en 1960, afin d’obtenir de l’aide.

1966 - Communion à Pau

A la suite d’une enquête sociale, le service d’aide sociale de la DDASS a déclaré ma maman inapte à élever ses enfants. De ce fait, nous devenions des pupilles de l’Etat. C’est ainsi que ma mére, alors âgée de 36 ans, qui subissait déjà, six mois avant ma naissance, un veuvage difficile à vivre, se trouva un jour de l’année 1961 privée de ses sept enfants.

Je fût envoyée à la pouponnière de l’hopital de Saint-Denis, cinq autres de ma fratrie furent placés au foyer Poitevin, à la Plaine des Cafres, et ma sœur aînée fille au pair au foyer APECA à Hell bourg. L’APECA était surtout prévu pour accueillir les enfants difficiles et les filles-méres mineures dont faisait partie ma sœur aînée. En 1964, après des tractations difficiles entre ma mére, ma sœur aînée et les assistantes sociales, deux de mes sœurs furent transférées vers la Métropole, en pension religieuse à Pau.

En 1965, ce fut le tour des quatre derniers de la fratrie dont moi, à partir en Métropole pour rejoindre les deux sœurs déjà sur place un an plus tôt à Pau. Je n’ai rien emporté comme souvenir de la Réunion car les valises de la DDASS étaient déjà remplies d’un trousseau identique pour chaque enfant exilé.

1967, Pau Bon Pasteur

La pension s’appelait « Le Bon Pasteur » et reconnue comme étant plutôt une maison de redressement. J’étais la plus petite de la pension et heureusement j’ai pu m’épanouir à travers le sport, la pratique musicale (dont la guitare) et j’étais heureuse. J’y suis restée cinq ans puis en 1970 il a été décidé par la DDASS de la Réunion de me placer en famille d’accueil.

Ma première famille d’accueil était en périphérie toulousaine. J’étais séparée de mes sœurs qui s’occupaient de moi en pension. Là, j’étais seule, face à des inconnus qui ont très vite montré leur méchanceté, leur dureté, leur manque de tendresse, coupée de mes sœurs qui étaient mon seul soutien affectif. Heureusement, la deuxième personne qui était dans cette même famille, une réunionnaise, Sarah, déplacée de force comme moi mais proche de la majorité, 21 ans à l’époque, a signalé par courrier adressé à la DDASS de la Réunion, la maltraitance de la part de cette famille d’accueil envers moi.

Cela faisait deux ans que je n’avais pas revu mes sœurs et plus de cinq ans sans voir mon frère. En début d’année 1972 j’étais retirée de cette famille d’accueil et placée au foyer de l’enfance de Toulouse jusqu’à mon placement, en août 1972, dans une deuxième famille d’accueil, chez Angéline, une professeure agrégée d’anglais, célibataire, qui venait de perdre sa mère dans un accident de voiture.

Le temps d’adaptation fût long et je refusai de communiquer excepté en classe. Tout se passait bien mais en juillet 1973, Angéline se marie avec un homme de 16 ans de moins qu’elle et j’ai des difficultés à accepter ce nouvel environnement familial. En 1975, mon assistante sociale référente fait un rapport dans lequel elle demandait mon retrait de cette deuxième famille d’accueil dans laquelle j’étais si bien traitée et aimée.

1975 était aussi l’année de mon BEPC et celle du BAC pour mon frère. La DDASS nous avait payé, à mon frère et moi, les deux derniers de la fratrie, un billet d’avion pour passer nos vacances d’été à la Réunion chez notre sœur aînée. Je revoyais mon frère après neuf années de séparation... A mon retour de ce voyage où je fis connaissance de ma maman, j’étais de nouveau transférée dans un foyer à Agen ; j’avais 16 ans.

Jacqueline Augier (à droite), son frère et deux ses sœurs entourent la ministre Annick Girardin en 2020

Ce fût une période pendant laquelle j’ai découvert des artistes de différents milieux, d’autres styles de musiques notamment les musiques traditionnelles auxquelles je me suis raccrochée pour échapper à la solitude et l’oisiveté. J’étais très appréciée, également, par mes amies de lycée car j’étais assez douée en sport, en musique. Depuis le Bon Pasteur j’avais tout fait pour maintenir la pratique instrumentale de guitare ce qui me permet, aujourd’hui encore, de me produire au sein de groupes de musiques traditionnelles avec mon mari (www.bassacada.fr).

Mes études en programmation informatique ne m’ont pas ouvert les portes du monde du travail alors je me suis occupée de mes deux enfants pendant 7 ans. Ensuite, j’ai repris mes études dans un tout autre domaine pour obtenir un Diplôme Supérieur de la Jeunesse et des Sport, DESJEP spécialité « Direction d’équipements socio-culturels » et « Développement de projets ». Puis j’ai intégré la fonction publique territoriale et travaillé à la Mairie d’Agen dont mon dernier emploi, avant mon départ à la retraite, était « Directrice d’un centre social du Centre Communal d’Action Sociale d’Agen ».

Ma mère a vécu tant bien que mal à Saint-André avec son sentiment de mauvaise mère et son traumatisme. Elle était considérée comme une personne perturbée psychologiquement. Jusqu’à la fin de ses jours elle a exprimé sa colère en vers l’Etat qui lui avait volé ses enfants. Elle sera inhumée le 26 novembre 2014 au cimetière de Saint-André au côté de son époux, mon père posthume.

Ma sœur aînée et nous , les quatre derniers de la fratrie, étions présents aux obsèques de notre mère que je n’aurai vue que six fois dans ma vie. Ma sœur aînée est toujours restée à la Réunion sans sa fratrie. J’ai pu voir des photos de famille mais aucune de mon père donc je n’ai même pas le visage en tête. Mon souhait est de trouver une photo de mon père soit aux archives départementales, soit sur des documents officiels.


Cette histoire familiale nous a tous fait souffrir et cela reste très difficile d’en parler pour les aînées à l’inverse des quatre derniers de notre fratrie. Aujourd’hui, grâce à la Cellule d’Ecoute de la Fédération des Enfants Déracinés des DROM (Départements et Régions d’Outre-Mer), notre famille a découvert l’existence de cousins germains qui avaient été adoptés avec un changement d’état-civil et déplacés en Métropole comme nous.

Je suis Responsable de cette Cellule ainsi que de la Cellule Gouvernance et Influences Politiques. J’ai participé, en novembre 2019, au tournage d’un documentaire réalisé par la chaîne de TV France24 dont le sujet était « Retour à l’île de la Réunion de trois sœurs réunionnaises exilées de force entre 1962 et 1984 vers la Métropole ».

Par ailleurs, je m’investis et m’engage dans la commune où je réside, Bon-Encontre. J’étais Conseillère municipale de 2014 à 2020 et depuis les dernières élections municipales je suis 2éme Adjointe à Mme Le Maire (première femme élue maire à Bon-Encontre depuis 1789) en charge de la Cohésion sociale et du CCAS.

Je suis davantage gasconne que réunionnaise car j’ai été élevée en Occitanie. Depuis l’âge de 6 ans, j’ai davantage mangé de cassoulets que des rougails, ou bien encore entendu et dansé plus de bourrées, de mazurkas que de ségas et maloyas. La Réunion que je commence à connaître après sept voyages, renferme tous les secrets de mon enfance. C’est, pour moi, l’île où je voudrais passer mes dernières années avec mon mari qui est émerveillé de la diversité des paysages, de l’hospitalité des habitants, du pluralisme culturel. J’ai de la famille dont ma sœur aînée, des cousins, des amis rencontrés lors de repas de famille, ou bien des retrouvailles de pension lorsque mes soeurs étaient au foyer Poitevin à la Plaines des Cafres.

Le 5 et 6 décembre 2020 je reviendrai à la Réunion avec une de mes sœurs, mon frère et nos conjoints respectifs pour participer aux événements culturels et à la conférence de presse organisés par la FEDD. Donc un nouveau voyage en perspective pour de nouvelles découvertes de ma belle île natale !


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