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Maïda Gouraya, écrivain chocolatier dans le Béarn

Publié le 11 mars 2019 France Pyrénées-Atlantiques

De la Réunion au coeur du Béarn près de Pau, elle organise des « dégustations contées », voyages avec les mots et le chocolat. La jeune Béarnaise d’adoption veut faire partager sa passion pour aider chacun à profiter de la vie : enfants, adultes, prisonniers ou handicapés.


Pouvez-vous vous présenter ?

Maïda Gouraya, 41 ans. Mes parents sont de Saint Louis (un père malbar) et de la Plaine des Cafres (une mère yab). Ayant eu un père militaire, je suis née à Haguenau, dans un milieu modeste où mes parents arrivaient fraîchement de la Réunion. Mon cas est un peu particulier… Je suis issue d’une famille qui nous trimbalait partout dans les associations réunionnaises et antillaises quand nous étions en métropole. A chaque repas en famille, « riz, grains, rougail ». A chaque mauvaise note… « Ou sa gaign causement » ! Tous les deux ans avant notre mutation définitive : retour à la Réunion chez mamie et papi Casimir à Saint-Louis pour les vacances d’été.

Est-ce que vous parliez créole à la maison ?

A la case, excepté en de rares occasions où nous retrouvions oncles, tantes et cousins venus nous visiter, nous étions encouragés à « causer correctement » ! Au fond, peut-être y avait-il de façon inconsciente, la revendication de notre « réunionnité » d’un côté, et l’intention de faire mieux que « les zoreils » de l’autre, en parlant mieux que Français. J’ai alors compris ce que la langue dit d’elle-même sans qu’elle n’ait besoin d’être prononcée. Parler français c’était dire qu’on était certes métissé mais en dehors de tout soupçon. C’était dire quelque part « je suis comme vous » mais surtout « pas moins que vous »…

Et ensuite ?

Après un retour à la Réunion, scolarisée au collège des Alizés et au lycée Leconte de Lisle à Saint Denis, j’ai poursuivi mes études en Métropole, mon bac littéraire en poche, grâce à une bourse octroyée par le Conseil Général. Une véritable chance pour moi car mes parents alors divorcés avaient d’autres chats à fouetter que de s’intéresser aux conditions de mon parcours post-bac !


Racontez-nous votre départ.

J’ai failli ne jamais quitter la Réunion. Sans un radis après le bac, j’avais cependant encore droit à un billet grâce à l’armée… Heureusement car je n’avais aucun moyen financier. Mais mes parents venaient de divorcer et pour l’armée je ne pouvais plus bénéficier de ce va-tout ! Il a donc fallu faire des pieds et des mains pour obtenir ce « pass » et mon droit d’étudier en Métropole. J’ai même menacé l’officier qui m’avait ouvert son bureau de faire une grève de la faim. Il m’a alors regardé de travers mentionnant le fait qu’il avait du mal à croire en mon éducation militaire tant je lui paraissais insolente et forte en bouche… Il n’empêche, il a été plutôt sympa… Me voilà partie, seule civile au milieu des passagers en uniformes !

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je suis titulaire d’une licence de Lettres Modernes que j’ai obtenue à l’université Paul Valéry de Montpellier, mais aussi (et c’est plus inattendu) d’un CAP et d’un BTM de chocolatier-confiseur de l’Université des Métiers de Bayonne dans le cadre d’une reconversion professionnelle. Je suis actuellement en train de bâtir mon entreprise : « A vous de lire », une maison d’édition et … de chocolat ! Car je suis également chocolatier, illustratrice, conférencière…

Quel est le lien entre littérature et chocolat ?

On dirait comme ça que ça n’a rien à voir. En réalité j’associe le fait de conter à des dégustations et j’utilise aussi bien les mots que le cacao pour partager mon univers dans mes livres, dans les écoles, les maisons de retraite et bientôt je l’espère en maison d’arrêt. C’est ma façon à moi de faire montre de mon métissage. Comme les Réunionnais, en moi, se côtoient plusieurs visages.

Quels contacts gardez-vous avec la Réunion ?

Les contacts que j’ai avec la Réunion sont essentiellement familiaux. Les réseaux sociaux me permettent de garder le contact avec mon band’ dalons. Je ramène régulièrement de la Réunion de l’essence de géranium. La dernière fois ce fut un vanne, du kalou pilé, de l’huile essentielle de géranium et des nappes du marché couvert ! J’ai la chance d’avoir raflé ma mention au cours de mes 18 heures de pratique en BTM avec une spécialité à base d’ananas Victoria, de rhum arrangé et de Galabé. Donc aujourd’hui encore, j’honore ma rencontre avec Alexis Payet en en consommant régulièrement ! Et dans ma cuisine, c’est le pilon en granit noir que ma maman m’a légué qui trône (et qui pèse un âne mort !)… Quand mon mari entend son rythme, il sait que le repas n’est pas loin !

Qu’est ce qui vous manque de votre île ?

Ce qui me manque de mon île… c’est mon sang. Toute ma famille et cette odeur si particulière de la Plaine des Palmistes quand j’allais chez ma tante Marie… Et le pain bouchons gratiné avec piment. Pour revenir habiter à la Réunion, il me faudrait la possibilité de pouvoir rentrer facilement en métropole et une vie moins chère !


Que vous a apporté l’expérience de la mobilité ?

L’expérience de la mobilité m’a apporté une véritable possibilité de me réinventer et une opportunité de me cultiver en dehors des codes que je côtoyais alors. Aujourd’hui, ça paraît tellement plus simple. Mais quand même, cet océan… historique et très certainement politique, me paraît souvent difficile à franchir… Vivre sa créolité ailleurs c’est finalement prendre le risque de souffrir son retour au pays natal, au pays aimé. Ainsi, c’est en revenant à la Réunion pendant les vacances pour voir ma famille, que dans la rue j’ai entendu quelqu’un dire en s’adressant à son voisin « Na na un bon peu zoreil comé la… ». La situation était assez cocasse car en métropole on ne savait pas trop me dire d’où je venais tandis que de retour « chez monmon », on interrogeait ma légitimité à me revendiquer créole alors que j’expliquais simplement en pleine rue à mon compagnon zoreil que quand j’étais ado, je me gavais de bouchons chez Loulou et que je fumais des « beedee’s ».

Quel est l’image de la Réunion où vous vivez ?

En métropole et en particulier dans la région de Pau, la Réunion est perçue sous son aspect accueillant et chaleureux. Il y a un petit côté folklorique à dévoiler qu’on vient de là-bas et beaucoup enchaînent en se rappelant qu’un neveu ou une cousine sont partis s’y installer définitivement. D’autres, plus au fait des actualités dénoncent fermement les prises de position anti-requins…

Quel est votre regard sur la situation socio-économique de l’île ?

Mon regard est sévère, même si de loin c’est peut-être un peu facile… La crise requins, la nouvelle route du littoral, la « francisation » pour ne pas dire « l’américanisation » des centres commerciaux… C’est bien simple, après sept ans d’absence la défiguration est bien là ! Tant pis pour le politiquement correct, les gros zozos la plume du capitalisme sont bien implantés. Aucun doute là-dessus !

Qu’espérez-vous pour la Réunion ?

La Réunion pourrait (ou aurait pu) être un bastion fort, un modèle pour le monde en terme d’écologie avec une gestion des territoires, des hommes et de l’environnement exemplaires. A la place, du béton, des carnages et une défiguration de l’île. Une île qui aurait montré au monde qu’être créole c’est être au cœur des enjeux de l’humanité en les embrassant avec le même pacifisme et la même harmonie qui règnent entre les Réunionnais et les Réunionnaises. Un métissage au-delà des peaux, entre terre et mer, entre humains et faune sauvage… Etre créole c’est avoir au cœur la possibilité des cohabitations impossibles… Mais le politique et les vieux démons de l’histoire mènent la danse sans qu’on y puisse quoique ce soit. Du moins le croit-on. Pour moi, nous subissons aujourd’hui une autre forme de colonisation. Peut-être est-il temps que les esclaves modernes se lèvent…

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