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Réunionnais en Nouvelle-Calédonie (1/5) : « du paradis à l’enfer »

Publié le 17 mai 2024

Retranchés dans leur appartement de Nouméa, cette famille d’enseignants de Saint-André témoigne des événements de mai 2024 sur Le Caillou. "Nous sommes passés du paradis à l’enfer très rapidement. Les émeutiers ont tout pillé et brûlé : entreprises, commerces, écoles, habitations…"

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Pouvez-vous vous présenter ?

Marc*, 42 ans, originaire de Saint-André, professeur agrégé d’économie-gestion dans un lycée à Nouméa. Diplômé d’un Master en Droit Public des Collectivités territoriales, j’ai débuté ma carrière dans la fonction publique territoriale. Je travaille en Nouvelle-Calédonie depuis début 2022 en tant qu’enseignant de Droit et des Grands Enjeux du Monde Contemporain pour des élèves de terminale. Avec les voyages, le management public et l’innovation publique m’intéressent beaucoup.

Dans quelles conditions êtes-vous arrivé en Nouvelle-Calédonie ?

Mon expatriation vers la Nouvelle-Calédonie était un souhait fort et une découverte professionnelle attrayante. J’avais besoin d’explorer d’autres horizons et de servir dans une collectivité d’outre mer avec une richesse naturelle et culturelle différente de La Réunion. Etre réunionnais, c’est aussi vouloir partager nos valeurs avec d’autres cultures. C’était un nouveau souffle dans mon parcours professionnel et une aventure familiale avec ma conjointe, institutrice remplaçante à Nouméa, et mes deux filles collégiennes de 10 et 12 ans. Pour la concrétisation de ce projet, une procédure de sélection a eu lieu par le Ministère de l’Education Nationale et de la Jeunesse.

Photos : réseaux sociaux (transmises par Marc*)

Nous nous sommes donc installés près de nos activités, au centre de Nouméa, proche des quartiers sud. Nous avons pu construire notre nouvelle vie avec quelques adaptations au niveau notamment des habitudes alimentaires. La vie est très insulaire et très chère ici ! Si les Réunionnais peuvent se plaindre de l’inflation, pour les Néo-calédoniens elle est insupportable. Les prix alimentaires et les loyers sont exorbitants. Seul le prix du poisson est abordable. Il était difficile au départ de se créer un nouveau cercle familial, mais le réunionnais est ouvert et curieux... Ce côté populaire m’a permis d’avoir à la fois des amis « kanaks », « caldoches » et des collègues adorables. Ce qu’on appelle ici les « vieux » - les anciens - nous apportent beaucoup de sagesse et de respect. Pendant un temps, la Nouvelle-Calédonie est devenue mon paradis terrestre avec une grande richesse humaine et naturelle, même si j’étais conscient de la particularité historique de ce territoire.

Quelles sont les conséquences des émeutes de 2024 pour vous ?

Nous sommes passés du paradis à l’enfer très rapidement. Les émeutiers ont tout pillé et brûlé : entreprises, commerces, écoles, habitations… Ce qui se rapporte aux « blancs » est détruit dans l’agglomération de Nouméa et du Grand Nouméa. C’est triste de voir les gens perdre leur outil de travail. De nombreux barrages renforcent ce chaos. L’ordre public est difficile rétablir. L’insécurité règne dans de nombreux quartiers. Des milices armées des deux camps se forment. L’état d’urgence a été décrété.

Et dans votre quartier ?

Les habitants sont terrorisés et se barricadent, le voisinage s’organise afin de se protéger au mieux. La solidarité s’instaure également. Bloqué dans un appartement, notre quotidien a véritablement changé. Nous ne savons pas, quand cette crise se terminera. Le mot guerre civile est encore difficile à prononcer pour nous. Mes étudiantes me laissent dubitatif sur leur état d’esprit pour la suite :
« J’ai peur que nous kanaks on soit mis à part. J’aimais bien lorsque toutes cultures confondues on s’aidait mutuellement ».
« Je suis pris en otage et je n’ai pas envie de sortir de chez moi pour entendre des insultes de type « rentrez chez vous les blancs c’est chez nous içi ».
« Avec ce qui se passe en ce moment, j’ai une envie très forte de quitter l’île ».


Selon vous, quelles sont les raisons profondes de ces émeutes ?

Je sentais que les événements de 1984-1988 n’étaient pas un fait historique mais que nous étions toujours dans l’actualité de ce clivage social, politique et ethnique fort. Le principal élément déclencheur de cette guérilla urbaine, c’est le projet de loi constitutionnelle dégelant le corps électoral, donnant la possibilité de vote aux natifs et résidents d’au moins 10 ans aux élections provinciales. Les manifestations dans les deux camps restaient pacifiques jusqu’à l’échéance de l’adoption à l’Assemblée Nationale. Ce dégel ne convient pas aux indépendantistes car il remet selon eux en question le processus de décolonisation et la reconnaissance du peuple premier institué par l’accord de Nouméa de 1998. Les kanaks, à majorité indépendantistes, constituent 40% de la population et se retrouvent en minorité et sous-représentation au congrès et in fine au gouvernement.

A la lecture institutionnelle et démocratique, ce projet de loi s’inscrivait dans l’indispensable. Nonobstant, elle ne reconnaît pas la non légitimité du dernier référendum d’auto-détermination. Si le oui pour la France l’a emporté, les électeurs indépendantistes étaient à ce moment en deuil coutumier en période Covid. Cette terre ancestrale mêle de nombreuses coutumes mélanésiennes, dont la tradition diffère de notre grille européenne ou occidentale. Cette divergence d’analyse rend difficile une solution d’accord politique.

Selon vous, les puissances étrangères jouent-elles un rôle dans ces troubles ?

Nous pouvons parler d’ingérence puisque certains leaders indépendantistes se sont déplacés récemment pour obtenir un soutien de la part de l’Azerbaïdjan et de la sphère d’influence russe. Pourtant, la géopolitique ici est moins européenne et plutôt tournée vers l’axe pacifique.

Source : www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/azerbaidjan-russie-chine-enquete-sur-les-ingerences-etrangeres-dans-les-outre-mer-francais_6500336.html

Pour vous, y-a-t-il des points communs entre la Réunion et la Nouvelle-Calédonie ?

La beauté des paysages, davantage océanique, et des cultures est un point commun. Mais n’ayant pas le même passé colonial que La Réunion, la Nouvelle-Calédonie se distingue de notre île. En Nouvelle-Calédonie, il existe un peuple autochtone, les kanaks, et des bagnards qui se sont installés plus tard, les caldoches. D’autres immigrations, vietnamienne, tahitienne, wallisienne et européenne..., ont permis de brasser davantage la population. Un lien identitaire de territoires d’outre-mer peut vite se faire. Nous ne sommes pas ici étrangers et nous ne méconnaissons pas cette insularité. Si la beauté des paysages est idyllique comme à La Réunion, notre métissage sociétal est difficile en Nouvelle-Calédonie. Nous pouvons être surpris de connaître les communautés une à une. Le mélange est peu visible. J’étais également surpris de l’intensité dichotomique des deux tendances politiques présentes, les loyalistes et les indépendantistes. Les deux paraissent irréconciliables et peuvent être extrêmes dans leurs discours. Cette violence politique ne conscientise pas de manière pertinente un vivre-ensemble qu’on peut connaître à La Réunion. Or, un destin commun doit continuer à se construire avec l’ensemble des communautés.

Comment la situation va-t-elle évoluer selon vous ?

La situation actuelle est grave, complexe et pourrait être irréversible. Beaucoup d’inquiétudes demeurent sur la reprise, la scolarité de mes filles, la continuité du travail réalisé avec mes apprenants et notre vie sociale. A mon sens tout est perdu. Si un accord et l’apaisement arrivent, des faits divers seront peut-être recrudescents. Le Nord et les îles de la Nouvelle-Calédonie sont épargnés par ce chaos, j’espère fortement que la solution viendra de ce berceau et qu’un accord politique aboutira. Elle découlera d’un accord fort propulsé par le Président de la République. Un consensus ou une co-construction est plus que nécessaire. La voie de l’humilité et la paix doivent être recherchées par toutes les parties prenantes.

* Prénom modifié pour des raisons de sécurité


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+ d’infos sur les Réunionnais en Nouvelle-Calédonie


En complément : Extrait du Quotidien du 17 mai 2024 - « en 18 ans, je n’ai jamais vu ça ! »

Source : Le Quotidien de la Réunion

Témoignage : "Chaque nuit apporte son lot d’incertitudes. Toutes les fins d’après-midi, on se dit que c’est la pire nuit de ta vie. À Portes de fer, au 6e km et à Vallée du Tir, des gens se sont fait déloger de leur maison. On les a sortis et on a brûlé leurs maisons. Plus de 70 entreprises sont parties en fumée. Pour l’instant, il n’y a pas d’agressions de personnes mais des agressions de lieux. Sauf que de jeunes émeutiers de 15 à 25 ans s’en prennent aux forces de l’ordre. On n’est pas loin de la guerre civile.

Les manifestants sont armés, parfois de gros calibres, de fusils à lunette ou à infrarouge. On a des moments de panique. On a installé des barricades pour éviter toute intrusion dans nos quartiers. Les habitants se relaient à tour de rôle. La priorité, c’est de sécuriser les lieux et les personnes. Le pire serait que les barricades soient défoncées et que tout cela finisse dans un bain de sang.

Pour s’alimenter, on sort la journée mais il y a de longues files d’attente pour acheter le strict nécessaire. Le problème, c’est qu’il n’y a pratiquement plus de médicaments. Des gens vont mourir à cause de cela. Comme à La Réunion, il y a énormément de diabétiques. Par conséquent, quand les centres de dialyses ne fonctionneront plus, il y aura des dommages collatéraux très importants.

Il peut y avoir un basculement dans la violence sans limite à cause du nombre d’armes en circulation (on parle de 76 000 armes dans tout le territoire). Il y aurait 5 000 brigands dans le Grand Nouméa (trois communes : Le Mont-Dore, Dumbéa et Païta représentant environ 180 000 habitants). Et 3 000 autres émeutiers dans le centre-ville de Nouméa".

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