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Réunionnais en Nouvelle-Calédonie (2/5) : « l’entraide dans le quartier pour tenir le coup »

Publié le 18 mai 2024

Arrivée à l’adolescence et aujourd’hui liée familialement au Caillou, Julia* dresse un constat amer des émeutes de mai 2024. « Une minorité de jeunes manipulés saccage le pays. Ils ne se rendent pas compte qu’en détruisant tout, ils seront les premiers à en souffrir ».

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Vandalisée, une grande surface de Dumbéa ouvre pour quelques heures, ce jeudi 16 mai, avec le soutien d’habitants du quartier venus la sécuriser. Photos : RS Nouvelle-Calédonie la 1ère

Pouvez-vous vous présenter ?

Julia*, 32 ans, originaire de Saint-André, actuellement juriste pour une organisation patronale à Nouméa. Je suis maman d’une petite fille de 7 ans née en Calédonie, dont le père est Calédonien.

Dans quelles conditions êtes-vous arrivé en Nouvelle-Calédonie ?

Je suis arrivée de la Réunion adolescente avec mes parents. Mon père, qui travaillait dans l’éducation nationale, a été muté sur le territoire où il est resté quatre ans. Malgré le divorce de mes parents et le retour de mon père à la Réunion, j’ai choisi de rester sur Le Caillou car j’y ai grandi (adolescence et passage à l’âge adulte). C’est ici que j’ai construit un cercle d’amis et de famille avec mon partenaire de l’époque. C’est ici que j’ai effectué mes études secondaires et obtenu ma licence à l’université de la Nouvelle-Calédonie. Par la suite, j’ai poursuivi mes études pendant deux ans dans l’Hexagone. Je suis retournée sur le territoire avec mon Master 2 afin de retrouver ma famille et d’y travailler, car ce pays a contribué au financement de mes études.

Racontez-nous votre retour après les études.

Comme de nombreux jeunes diplômés, j’ai rencontré des difficultés pour trouver un emploi à mon retour d’études. Cela m’a pris près d’un an et demi, alors que je n’étais pas exigeante en termes de salaire. Je voulais simplement travailler. À force de persévérance, j’ai finalement obtenu un premier emploi qui ne correspondait pas à mon niveau d’études. Mais j’étais prête à accepter n’importe quel poste pour commencer à travailler. Au fil du temps, j’ai réussi à obtenir le poste que je souhaitais.

Quels sont les points communs selon vous entre la Réunion et la Nouvelle-Calédonie ?

C’est une île, les paysages sont magnifiques. Nous vivons sous les mêmes tropiques. Les fruits et légumes sont principalement les mêmes. On a l’impression de vivre dans la Réunion d’il y a 15 ans, il n’y a pas de massification de la population. Comme à la Réunion, la voiture est le moyen de transport privilégié. Comme à la Réunion, la population est jeune, la vie est chère, il y a des problèmes de logement, de délinquance et d’accès à l’emploi.

Décrivez nous l’ambiance autour de vous depuis le début des émeutes.

Nous traversons une période de stress et de peur en raison des décès et des violences survenus ces derniers jours. Des maisons ont été incendiées par des délinquants, d’autres ont été pillées. Les commerces de l’agglomération et de Nouméa sont également touchés par ces actes de vandalisme. Il faut bien constater que ce n’est qu’une minorité de Kanaks, des jeunes délinquants, qui pillent et saccagent le pays. Nous nous sentons démunis et véritablement seuls car les gendarmes sont débordés et ne répondent pas toujours aux appels.


Comment vous en sortez-vous ?

Nous nous trouvons dans une situation difficile (rupture de vivre) et nous devons prendre des mesures pour y faire face. On rationne nos ressources et on reste chez nous pour notre propre sécurité. Dans notre quartier, nous assurons notre propre défense car les forces de l’ordre sont débordées par l’insurrection (les émeutes, les pillages et les incendies). Nous évitons certains endroits et ne pouvons pas nous déplacer à cause des barrages sur les axes routiers. Il y a parfois des agressions sur les routes. Nous préférons rester chez nous. Nous restons en contact avec nos voisins, notre famille et nos collègues. Nous communiquons jour et nuit via Messenger pour essayer de nous soutenir moralement et nous tenir informés des émeutes, des drames, etc. Dans notre quotidien, nous continuons à vivre ensemble. Nous faisons des rondes de surveillance de quartier ensemble et nous n’hésitons pas à nous entraider lorsque quelqu’un est en pénurie de nourriture par exemple.

Quelle est votre explication de ces événements ?

Pour moi ces événements sont liés avant tout à la haine des jeunes désœuvrés pour la société en général. Cette haine a été attisée par un certain nombre de leaders indépendantistes et les membres de la CCAT (Cellule de coordination des actions de terrain, branche la plus radicale du Front de libération Kanak socialiste - FLNKS) . Aujourd’hui, pendant que nous souffrons tous, ces politiciens sont à l’abri alors que leurs jeunes militants descendent sur les barrages, pillent ou brûlent tout.

Le 8 mai 2024 : "Ici, c’est Kanaky", scandent les manifestants qui ont répondu à l’appel de la CCAT (RS Nouvelle-Calédonie la 1ère)

Vous en voulez aux politiciens ?

Certains politiciens attisent la haine, divisent, manipulent la jeunesse désoeuvrée pour leurs propres intérêts. Ils ont été enrôlés et manipulés pendant près de six mois, alors même que le FLNKS avait donné son accord pour un dégel du corps électoral conditionné à 10 ans de résidence. Avant le début de l’insurrection cette semaine, ces jeunes manifestaient dans les rues de Nouméa avec la CCAT ; ils ont marché dans les rues de Nouméa avec leur cœur pour leur pays. Mais ils ne se sont pas rendus compte qu’en détruisant tout, eux aussi allaient souffrir. L’histoire des événements de 84 se répète. Mais malheureusement, les jeunes n’ont pas été instruits sur ces sujets. Maintenant, plus personne n’a d’emprise sur eux…

Comment la situation va-t-elle évoluer selon vous ?

Nous ne pouvons plus nous déplacer librement et vivre comme nous le faisions auparavant. Tout est presque détruit. Cela crée de la peur au quotidien, et pour l’avenir forcément une montée de haine et de racisme. Nous ne sommes pas habitués à vivre la haine à un tel niveau. Ces événements font malheureusement monter le racisme en flèche. La situation risque de continuer de se détériorer en raison de la destruction des infrastructures comme les écoles et les lycées. Les infrastructures sont touchées alors que la situation économique était déjà désastreuse. Il est nécessaire de trouver une solution financière pour le régime de chômage de la Cafat, afin d’aider les salariés qui ont perdu leur emploi à cause des pillages. Il est également crucial de trouver des investisseurs pour tout reconstruire…

* Prénom modifié pour des raisons de sécurité


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