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Réunionnais en Nouvelle-Calédonie (3/5) : « le sentiment d’avoir été trahi par les deux camps »

Publié le 18 mai 2024

Installée sur le Caillou depuis 21 ans, Emilie* décrit les derniers jours à Magenta, entre milice, vie de quartier et survie économique. « Ma vraie préoccupation, ce sont les mots que je vais devoir trouver pour parler à ma fille de 14 ans, métisse née en Calédonie, qui n’avait pas vécu le racisme et dont la réalité a changé en une nuit ».

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Des habitants dressent une barricade pour protéger leur quartier à Nouméa, le 16 mai 2024 - Photos : RS Nouvelle-Calédonie la 1ère

Pouvez-vous vous présenter ?

Cafrine née à Saint-Pierre, j’ai 38 ans et je vis seule avec une adolescente à charge à Magenta. Diplômée d’un Bac+2 dans le commerce, je dispose d’une patente, particularité de la Nouvelle-Calédonie qui signifie que je suis à mon compte. J’ai été arrachée de la Réunion à l’âge de 17 ans pour suivre mes parents en mutation de l’éducation nationale pour quatre ans. Avec mes parents nous vivions dans les quartiers sud, les quartiers chics, avant que je déménage à Magenta que je n’ai plus jamais quitté. Je ne suis jamais revenue vivre à la Réunion. Loin des hypocrisies de la famille réunionnaise, je suis devenue adulte ici. J’ai pu devenir librement qui je suis.

Décrivez-nous votre environnement.

Nouméa est une ville avec plusieurs visages. C’est comme si Sainte-Marie, Saint-Gilles et Manapany étaient au même endroit. Il y a une vraie mixité dans les quartiers ; les « blancs » ne sont pas tous riches, les kanaks pas tous pauvres et on oublie sans cesse de parler des autres communautés (wallisiens, asiatiques, européens, etc.). C’est la communication qui manque : un socle, un peuple, une dialecte pour tout le monde.


Qu’entendez-vous par là ?

En Calédonie, il y a beaucoup de gens de différentes origines, un peu comme à la Réunion. A la différence qu’à la Réunion, en plus de chaque culture, nous avons réussi à en créer une commune. C’est ce qui manque ici, un socle commun, un parler commun. Les kanaks ont le sens de la morale, de la parole donnée et des valeurs, mais chaque tribu a son dialecte. Il n’est pas évident de cohabiter... En parallèle, beaucoup de Français qui vivent ici depuis des années n’ont pas le droit de vote. Certains viennent s’installer, montent leur boîte et en peu de temps, vivent mieux qu’en France. La Nouvelle-Calédonie compte 57 000 entreprises privées dont 24 000 patentés (entreprises individuelles), dont je fais partie. C’est cela que chacun d’entre nous défendons : ce que nous avons construit à la sueur de nos fronts, sans allocations, sans RMI, sans RSA...

Avez-vous été surprise par l’explosion de violence de ces derniers jours ?

En vérité, nous sentions tous qu’il allait se passer quelque chose car économiquement nous étions asphyxiés. Beaucoup d’entreprises liquidaient, fermaient depuis l’année dernière déjà. Ici seulement 10% de la population paye des impôts. Après le Covid, j’ai l’impression qu’on avait réussi à rafistoler en partie la fracture kanak-blanc car nous avions tous vécu la même chose : riches ou pauvres, quelle que soit l’ethnie, nous avons été enfermés et libérés ensemble… Mais après le dernier référendum, dans les deux camps la tension est montée.


Les indépendantistes à la tête du congrès n’ont cessé de taxer les entreprises, augmentant ainsi les prix et l’inflation mais pas les salaires. En face, la loyaliste Backes à la tête de la Province Sud, n’a cessé de monter la tête de son parti pour imposer la France comme la solution à la fin des taxes et pour relancer l’économie. Ensemble, les deux partis ont pris en otage les Calédoniens : jeunesse endoctrinée, entreprises engraissées par la défiscalisation, familles socialement abandonnées… Voilà notre réalité.

Quelle est la situation autour de vous à l’heure actuelle ?

Je vis dans un quartier dortoir, il y a peu de commerces à piller, seulement des commerces de proximité. La journée, notre milice laisse entrer tout le monde car nous disposons toujours d’une moyenne surface et d’une pharmacie. Les deux autres magasins du secteur sont fermés. Je vis dans la partie la plus riche de Magenta, mais à Magenta quand même. Dans mon quartier, la milice est composée de chefs d’entreprises, de gérants, de cadres sup mais aussi de kanaks, de wallisiens... L’ambiance est tendue et même moi qui ne suis pas noire, je subis les regards des extrémistes de mon quartier. Je note que cela est présent chez les hommes, pas chez les femmes.


Comment expliquez vous qu’on en soit arrivé là ?

Je pense qu’il est difficile de faire passer un message quand en face, on refuse de t’écouter. En réalité, la seule chose que demande chacun des partis, c’est de la reconnaissance mais ils ont deux façons différentes de se le demander. Pour les kanaks c’est la parole qui compte, pour la France la loi et l’écrit. Les canaux de communication ne sont pas les mêmes. J’accuse Backes et l’état de complot pour relancer l’économie de la Calédonie par la force. J’accuse les loyalistes de tentative de colonisation par la force alors que nous sommes déjà français. Une dernière chose à ne pas oublier, ce sont les intérêts de la France dans cette histoire. La Calédonie est la seule présence française dans le Pacifique Sud et elle se bat contre les puissances alentour pour l’occuper de manière souveraine. Nous avons le sentiment d’avoir été trahis par les deux camps. Nous avions besoin d’un nouveau souffle mais à la place, nous avons sacrifié notre vivre-ensemble.

Comment la situation va-t-elle évoluer selon vous ?

Les émeutes ont arrêté l’économie du pays et nous avec, comme un deuxième Covid en version violente. Mais je suis de nature optimiste. Je vois une possibilité pour le pays de faire peau neuve. Ma seule vraie préoccupation, ce sont les mots justes que je vais devoir trouver pour parler à ma fille de 14 ans, métisse née en Calédonie, qui n’avait pas vécu le racisme et dont la réalité a changé en une nuit.

La solidarité calédonienne, toujours présente malgré les violences - Photos : RS Nouvelle-Calédonie la 1ère

Avez-vous des raisons d’être optimiste ?

Aujourd’hui nous calédoniens avons décidé de prendre les choses en main, de nous parler, de communiquer, de dire nos besoins, comment on fonctionne. Les femmes du pays sont très actives car nous voulons protéger nos enfants. Ensemble nous les femmes, nous allons rebâtir notre pays, en calmant nos hommes, en éduquant nos enfants. Ca sera long, ça passera par l’éducation et la transmission. La génération qui arrive n’est ni blanche ni kanak. Elle est métisse et elle aime son pays. Ce qu’il faut à la Nouvelle-Calédonie, c’est du temps. Le Pacifique, ça veut bien dire ce que ça veut dire, c’est une questions de temps. C’est ce temps que l’état nous a volé, nous sommes en colère.

Oui je me sens bien en Nouvelle Calédonie. Tout à un prix par contre et comme les blancs aiment le dire, « la Calédonie ça se mérite ». Moi je dirais plutôt qu’il y a un cahier des charges ; il faut en prendre connaissance dès le départ et accepter ses conditions. Sinon tu vis en enfer. Mais ce qui est sûr, c’est que je suis reconnaissante de mes 21 ans passés ici. Je suis arrivée descendante d’esclave et de colon, je repartirai libre et indépendante.

* Prénom modifié pour des raisons de sécurité


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