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Réunionnais en Nouvelle-Calédonie : « les émeutes ont flambé là où la pauvreté est la plus forte »

Publié le 28 mai 2024

Travailleur social et associatif, Jean-Paul est au contact de la jeunesse des quartiers sensibles de Nouméa. « On me prend souvent pour un Kanak, mon point de vue vient plutôt du terrain que des bureaux climatisés. Au-delà des manipulations politiques, les émeutes sont avant tout sociales. Elles ont flambé là où la pauvreté et la détresse sont les plus fortes… »

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Pouvez-vous vous présenter ?

Jean-Paul*, 64 ans, originaire de Saint-Denis. A la Réunion, j’occupais un poste de chargé de la cohésion sociale et de l’insertion à l’ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine). J’ai démissionné à quelques mois de la retraite pour repartir en Nouvelle-Calédonie avec mon épouse enseignante. C’est notre deuxième séjour de quatre ans sur le Caillou et il a vocation à durer.

Comment vous sentez-vous en Nouvelle-Calédonie ?

Ici je suis devenu bénévole à l’Adie, une association qui aide les personnes à créer leurs entreprises. Sachant qu’en Calédonie la majorité des emplois sont des « patentés » (entreprises individuelles), cette activité bénévole m’a permis d’être dans les quartiers défavorisés de Nouméa et aussi dans des tribus. Venant des îles, l’échange était plus facile pour moi. Surtout de la Réunion, j’étais comme la famille car mes ancêtres indiens sont arrivés ici dans les années 1860. On me dit souvent que j’ai une tête de Kanak de Lifou…

Photo : Adie Nouvelle-Calédonie

J’étais comme chez moi et j’ai apporté un peu de mon expérience, surtout dans l’insertion et les groupement des patentés pour répondre à des marchés de la SIC, Société Immobillère de Nouvelle-Calédonie, qui fait un travail énorme dans les cités… Dans la situation compliquée des quartiers à Nouméa, certaines associations restent heureusement pour aider les jeunes, comme la Croix Rouge, l’Adie et des associations de quartiers.

Quelle est votre explication des émeutes de mai 2024 ?

Pour comprendre la situation sur le terrain et le mal-être des uns et des autres à Nouméa, il faut être sur place et vivre le quotidien de ces familles kanaks qui ont quitté les tribus, soit pour venir travailler en ville, soit rejetées par leurs propres tribus. Il faut voir comment ils sont logés et comment ils perçoivent la politique, que ce soit celle des loyalistes ou celle des indépendantistes. Déçus de leurs leaders politiques, les jeunes ne croient plus en rien et n’obéissent plus aux anciens. Ils n’ont plus que les réseaux sociaux. Beaucoup sont alcoolisés et ont fait de la prison. Ils se sentent abandonnés des pouvoirs publics, que ce soit le gouvernement ou la province sud. C’est comme en banlieue, on vient les voir pour les élections et après c’est fini. Les gens savent que leurs propres leaders politiques sont corrompus et s’enrichissent sur leur faiblesse. C’est la même chose des deux côtés, indépendantistes et loyalistes. Ca les arrange que les quartiers soient dans cet état, car les jeunes sont plus faciles à manipuler pour leurs intérêts personnels.


J’entendais souvent : « un jour on va déverser notre ras-le-bol », et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Les émeutes ont bien sûr à voir avec le dégel du corps électoral, mais aussi beaucoup avec l’abandon des quartiers et d’une certaine jeunesse qui se retrouve manipulée par des clans. Les émeutes ont surtout flambé à Nouméa, là où la pauvreté et la détresse sont les plus fortes… On voit bien que ce sont des jeunes qui tiennent les barrages. D’ailleurs on y verrait plus clair si on avait l’âge des personnes arrêtées et les quartiers d’où ils viennent...

Que faudrait-il faire selon vous ?

On a aujourd’hui à Nouméa des beaux quartiers et des zones industrielles qui cohabitent avec des pauvres parqués dans des habitations qui ne leur conviennent pas. Et on fait un lycée dans le coin avec des formations d’agent de sécurité. On doit aujourd’hui mettre l’accent sur les quartiers pauvres si on veut sortir de la crise.

La Réunion entretient une longue histoire avec la Nouvelle Calédonie.

A Houaillou dans l’est, tous les ans il y a une grande fête en l’honneur du letchi. Le letchi a été introduit par Jolimont Kabar, colon réunionnais de Sainte-Rose arrivé en Calédonie en 1868 avec trois grains de letchis en poche. Le premier arbre est toujours là ! La plaque mémorielle de cette plantation historique de même que l’arbre sont préservés avec soin. Une bonne partie de l’agriculture de la Calédonie vient de la Réunion : le café bourbon pointu, la vanille, la canne à sucre qui n’a pas résisté… et bien d’autres plantes arrivées avec les agriculteurs réunionnais et les engagés indiens au 19ème siècle.


* Prénom modifié pour des raisons de sécurité

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