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Roxane Moreau : elle expose la Réunion à New-York

Publié le 8 avril 2024

Dans une prestigieuse galerie de Brooklyn où elle habite depuis deux ans, puis à Amsterdam en mai 2024, Roxane Moreau expose ses photos entièrement réalisées à la Réunion. Arrivée aux Etats-Unis après dix ans à Paris, la photographe réunionnaise nous raconte son parcours, son travail acharné et ses projets.


Pouvez-vous vous présenter ?

Roxane Moreau, 29 ans, photographe freelance. Je suis originaire de Saint-Paul (Plateau Caillou) où j’ai grandi jusqu’à mon Bac. Mon père vient de Saint-Benoît ; il a travaillé dans le secteur du tourisme et en tant qu’agriculteur. Ma mère, d’origine pied-noire française, a grandi à la Réunion ; elle était institutrice.

Dans quelles conditions avez-vous quitté l’île ?

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles j’ai quitté La Réunion tôt. Mes parents nous emmenaient en voyage avec eux dès qu’ils le pouvaient, ce qui m’a transmis le goût de l’aventure et de la découverte dès le plus jeune âge. J’ai toujours eu envie de voyager, de vivre ailleurs dès que j’en aurais l’opportunité. De plus, l’importance de parler anglais était une valeur fondamentale pour ma mère, ce qui nous a conduit à vivre en Australie de mes 14 à 16 ans. Cette expérience a été déterminante pour moi, me confrontant pour la première fois au sentiment de déracinement tout en renforçant mon attachement à La Réunion, qui occupe une place particulière dans mon cœur.


Quel a été votre parcours ?

Avec de vastes projets de carrière en tête, il était évident pour moi que je devais poursuivre mes études dans une grande ville, et pour moi, cette ville était Paris. J’ai toujours été passionnée de photographie (depuis mes six ans !), mais aussi... de pâtisserie ! À dix-huit ans, je suis venue à Paris pour devenir pâtissière et j’ai fait un CAP post-bac à l’école Grégoire Ferrandi. Mais je n’ai pas poursuivi cette voie après l’obtention de mon diplôme.

Qu’avez-vous fait ?

J’ai rejoint une prépa en Art appliqué. Plutôt que de m’engager dans des études coûteuses, j’ai préféré faire des stages afin d’apprendre sur le terrain : à la galerie Polka, au studio Zéro puis au studio Rouchon où j’ai été engagée. Le Rouchon est un des studios les plus réputés de Paris et un endroit merveilleux pour apprendre auprès des plus grands photographes du milieu de la mode et de la pub. En 2019, j’ai suivi une formation continue de trois mois à l’école des Gobelins. Mais après 10 ans passés à Paris, j’ai ressenti le besoin de partir pour une nouvelle aventure. Je me sentais stagner et c’est ainsi que je me suis installée à New York en 2022, toujours dans cette dynamique de progresser et de m’instruire. J’ai emménagé dans la groose pomme après avoir été reçue sur dossier à l’International Center of Photography où j’ai obtenu une bourse et suivi le programme Creative Practices pendant un an. J’ai obtenu mon diplôme en mai 2023.


Parlez-nous de votre vie à New-York.

J’habite à Brooklyn, dans un quartier populaire. Plus on s’éloigne de l’East River, moins c’est chic, car les loyers new-yorkais sont exorbitants. Je me suis installée en colocation, là où je pouvais me le permettre, à quarante minutes de Manhattan en transports en commun. Depuis que je vis ici, ma perception de New York a beaucoup changé. Je n’avais pas idéalisé la ville avant de m’y installer, pour éviter d’être déçue. Elle est en effet extraordinaire à bien des égards, mais également très inhospitalière sur de nombreux aspects. Le coût de la vie me pousse sans cesse à courir après l’argent, j’enchaîne trois jobs depuis octobre dernier.

Quel est votre regard sur la région où vous vivez et ses habitants ?

Me déplaçant principalement en métro, je suis confrontée à une misère immense, à des problèmes de drogue et à des personnes abandonnées par la société. J’ai vu des gens dans des états que je n’avais jamais rencontrés à Paris, littéralement des zombies. La mentalité capitaliste est impitoyable ici. C’est une question de survie ou d’échec, l’opposé de notre système en France où l’accès aux soins de santé et au logement est mieux assuré. J’ai des amis dont les loyers sont passés de 1000 à 1800 dollars sans aucune explication particulière, simplement parce que les propriétaires peuvent se le permettre… Je ne considère pas que ce soit un pays libre, loin de là. C’est une société en crise, avec un élitisme exacerbé. Malgré tous ces aspects, il y a plus d’opportunités qu’en France, et le travail acharné est valorisé ce qui n’était pas le cas à Paris et qui m’a poussé à venir ici.

« Ici, peut-être 1 personne sur 15 connaît l’existence de l’île de la Réunion. C’est à peine s’ils savent placer Madagascar sur une carte »

Quels sont vos projets ?

J’ai l’honneur d’exposer un travail entièrement réalisé à la Réunion (exposition photo) en avril 2024 dans une prestigieuse galerie à Brooklyn, puis lors d’un group show à Amsterdam en mai ! Mon aspiration principale est de continuer à exposer mon travail et de vivre pleinement de la photo. C’est pourquoi je suis particulièrement fière de présenter un solo show dédié à La Réunion, au cœur de Brooklyn, dans un espace qui lui rend honneur. En parallèle, je prévois de travailler sur mon premier livre lors d’une résidence à la Cité des Arts de Saint-Denis, où je pourrai me concentrer entièrement sur ce projet. Mon objectif par la suite est de revenir aux États-Unis pour quelques années.

Qu’est-ce qui pourrait vous convaincre de revenir habiter à la Réunion ?

Prendre de l’âge finira peut-être par me convaincre de rentrer, mais pour l’instant ça n’est pas d’actualité. J’ai encore trop de choses à faire, à me prouver, une carrière à construire. Ce serait une grande fierté pour moi d’organiser des workshops à la Réunion et de partager ce que toutes ces années de travail dans l’industrie de la photo m’ont apporté, de partager mes connaissances aux Réunionnais. 

« Je travaille uniquement à l’argentique »

Quels ont été les avantages et inconvénients du fait de venir de la Réunion dans votre parcours ?

Je considère comme une chance d’être Réunionnaise. Vivre ailleurs ne fait que renforcer mon attachement à notre île, car c’est en ressentant ce manque que je redécouvre La Réunion à chaque retour. En avançant dans ma carrière artistique, je réalise de plus en plus l’importance de mon lien avec la couleur et la nature dans mes photos. Malgré mes voyages, c’est toujours à La Réunion que mon travail revêt le plus de signification. Chaque retour m’inspire et nourrit mon travail, à chaque fois de manière singulière !

Quel bilan tirez-vous de votre expérience de mobilité ?

Mon rapport à la mobilité occupe une place majeure dans ma vie, on me demande souvent pourquoi je ne rentre pas à la Réunion si mon île me manque tant… C’est dans l’inconfort que je trouve de la matière pour créer mais aussi pour grandir. Si j’étais restée dans une zone "confortable" jusqu’à ce jour, je ne pourrais pas tenir psychologiquement dans un milieu aussi dûr et compétitif que la photo. Parler une autre langue, s’intégrer, voir comment d’autres systèmes et cultures fonctionnent. Cela m’aide à ouvrir les yeux sur la vie. J’aime bien me sentir caméléon, toujours devoir m’adapter pour survivre dans différents endroits. 

Photos : https://roxanemoreau.com

Je ne serais pas arrivée là si j’avais eu peur de l’échec. C’est un parcours fait de travail et de sacrifices. Il faut persévérer et ne rien lâcher. On laisse sa santé de côté et les loisirs aussi, surtout à New York où je n’ai pas les moyens de faire grand chose d’autre que de travailler. À Paris, j’étais intermittente du spectacle, j’avais une sécurité financière et un réseau qui me permettaient de gagner ma vie correctement. J’ai tout lâché pour recommencer à zéro et je travaille tous les jours pour atteindre mes objectifs.

Quels objets de la Réunion avez-vous apporté dans vos valises ?

Pendant longtemps, j’ai refusé d’emporter quoi que ce soit de La Réunion en métropole. Pour moi, ce qui appartient à La Réunion a une saveur particulière lorsqu’il est dégusté sur l’île. Le meilleur cari reste celui préparé par mon père, et c’est là que je le préfère. Mais récemment, j’ai commencé à emporter des épices, du piment, et mon premier achat ici à New-York : un rice cooker !

Qu’est-ce qui vous manque de votre île ?

Les plats créoles de mon père. C’est un cuisinier hors-pair, un amoureux de son île et de sa culture créole. Il va à la pêche et nous fait du poisson cru. Ou il revient de ses champs et nous ramène des avocats énormes et des bananes pour nourrir une tribu entière. Tout me manque de la Réunion, la baie de Saint Paul, la savane, la mer, le bruit des vagues, la couleur du ciel, la nature... La gentillesse des Réunionnais, l’odeur après la pluie, ma maison, ma famille. 

Quel est votre regard sur la situation socio-économique de la Réunion ?

Je suis optimiste pour l’avenir de la Réunion mais pas suffisamment informée sur la situation pour développer des arguments. Je pense que c’est un endroit où tout est encore à faire, un terreau fertile, plein d’opportunités... Mais pour des gens comme moi qui voudraient vivre de leur art, je ne sais pas si j’aurais la possibilité de gagner ma vie en faisant ce choix. En même temps je n’ai jamais essayé... 


+ d’infos sur https://roxanemoreau.com / www.instagram.com/_roxanemoreau_

"I am Still Afraid of the Dark" will be featured in a solo show at the Picto New York gallery on April 12th, starting at 6:30 PM.
Picto, 77 Washington Avenue, 3rd Floor, Brooklyn

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