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Une Réunionnaise au cœur de la révolution libanaise

Publié le 19 novembre 2019

Magali Hoareau-Osman, Saint-Pauloise installée à Tripoli, témoigne. Un vent de révolte souffle depuis un mois au Liban, s’exprimant par des manifestations de la population dans les rues. Les Libanais réclament un nouveau gouvernement, indépendant et la fin de la corruption. Parmi les manifestants, la Réunionnaise Magali Hoareau-Osman, que nous avons contactée via « Réunionnais du monde », son époux Dani et leurs enfants.

Un article de Gaëlle Guillou paru dans Le Quotidien du 19/11/2019

Magali Hoareau-Osman, son époux libanais Dani, et leurs enfants sont très impliqués dans le mouvement de révolte

Il y a un mois presque jour pour jour, le peuple libanais est descendu dans les rues pour exprimer son ras-le-bol. Il réclame la fin du clientélisme au sein du gouvernement « et à tous les niveaux », un changement profond de la classe politique mais aussi la fin de la corruption qui gangrène le pays.

Magali Hoareau-Osman et son époux libanais Dani résident depuis cinq ans à Tripoli, dans le nord du Liban, après avoir vécu une quinzaine d’années en France et en Suisse. A leur arrivée, le constat a été flagrant. « En tant qu’étrangère, je ne me rendais pas compte à quel point chaque geste de la vie quotidienne est conditionnée par les faveurs, par le fait d’être redevable à quelqu’un. La corruption est omniprésente », indique la Saint-Pauloise.

« Ces problèmes existent depuis des années », ajoute son mari. Mais ces dernières années, le rasle-bol est monté crescendo. « En août 2015, il y a eu une crise des déchets, cependant limitée dans le temps et géographiquement. » Mi-octobre, une vague d’incendies a ravagé le pays, provoquant la colère des habitants qui ont dû éteindre eux-mêmes les feux. « Les pompiers ont du matériel mais à cause de la corruption, il n’est pas entretenu, explique le couple. Ce sont les civils qui se sont retroussé les manches pour venir à bout des incendies ».

La taxe de la colère

Le projet de taxer les conversations Whatsapp six dollars par mois a été l’étincelle. « Les communications téléphoniques au Liban sont l’une des plus chères au monde, rappelle Magali Hoareau-Osman. Le gouvernement a fait marche arrière mais c’était trop tard ». Le 16octobre 2019, la révolution était en marche. Depuis, le mouvement ne faiblit pas et les manifestations se multiplient dans tout le pays. Au cœur de la révolte, « des jeunes et des personnes âgées, des pauvres, des riches, des gardiens de la société civile,etc ». « La classe plus modeste demande plus de soutien et une amélioration des conditions de vie. La classe plus aisée dénonce surtout la corruption du système et souhaite plus de liberté à tous les niveaux, rapporte Dani Osman. Cela donne un mélange assez fabuleux. »

Dani Osman, devant une foule de manifestants. Sur la photo, il est écrit « la naissance d’un pays »

Le couple se considère comme privilégié. Lui est chercheur en génétique à l’université libanaise (UL), elle, chercheuse en biologie moléculaire mais occupant actuellement un poste de professeur des écoles. Pour autant, la grogne est la même : « Chacun a ses revendications mais l’envie d’un profond changement est commun ». « Ce n’est pas qu’une crise économique, ajoute-t-il. Il y a le fait que la livre libanaise soit très liée au dollar américain, ce qui crée parfois des déséquilibres et prive la population d’acheter certains produits lorsque le prix augmente, les pressions américaines pour affaiblir le Hezbollah, la non-gestion du gouvernement de l’immigration syrienne, etc. Je ne blâme pas les migrants syriens. Ce n’est pas eux le problème, mais l’incapacité de la classe politique à gérer le pays ».

Les manifestations qui se déroulent depuis un mois se veulent pacifiques. « Il n’y a pas de volonté de casser. Tout se fait dans le calme : certains préparent des repas, d’autres aident à nettoyer les rues après, des gardiens de la société civile veillent à ce que tout se passe bien ». Et Magali de poursuivre : « l’armée n’est pas non plus dans l’affrontement mais cherche au contraire à nous accompagner ». Un mort par balle, dans la nuit du 12 au 13 novembre, est néanmoins à déplorer. « La situation reste tendue, on se dit que tout peut basculer à tout moment », ajoute-telle. La mère de deux enfants et son époux emmènent d’ailleurs leur fils et leur fille aux manifestations, où ces derniers prennent la parole publiquement, mais préfèrent limiter leur participation.

Le peuple demande un gouvernement indépendant

D’autant qu’avec « le gouvernement qui reste hermétique aux revendications, qui est complètement déconnecté de la réalité, la tension risque de monter ces prochains jours ». Si les Libanais ont réussi à contraindre le premier ministre Saad Hariri à démissionner, « le combat est loin d’être gagné ». « Des discussions sont en cours pour qu’un ancien ministre (Mohammad Safadi, NDLR) soit nommé à sa place. Un homme d’affaires qui a usé de son pouvoir pour acheter la façade maritime de Beyrouth et faire construire un complexe touristique. Un homme dont le nom est lié à des affaires de corruption et de marchandage d’armes », expliquait Dani Osman lors de notre entretien téléphonique il y a trois jours. Avant-hier, Mohammad Safadi a finalement renoncé au poste de Premier ministre.

Maya, 8 ans, et son petit frère de 6 ans, ont participé à la chaîne humaine qui a parcouru tout le pays fin octobre.

« Le peuple libanais n’en peut plus de ce système politique inchangé depuis quarante ans et souhaite que le gouvernement soit composé de membres indépendants, indique le chercheur. Nous demandons au gouvernement trois choses : de gérer la crise économique, de voter une loi électorale moderne et de lutter contre la corruption au travers de lois et de condamnations. » Et d’exiger également des élections anticipées dans six mois. Dani Osman s’est lui aussi lancé en politique lors des élections législatives de 2018, aux côtés de membres de la société civile et multiconfessionnelle. « Les gens nous ont ri au nez à l’époque, personne n’y croyait. Aujourd’hui, je me dis que j’ai gagné les élections parce qu’il y a une vraie prise de conscience nationale. Il y a un an et demi, ce qui se passe aujourd’hui était impensable ».

Unité nationale

« On sent qu’il y a un éveil de la citoyenneté libanaise, complète Magali Hoareau-Osman. Chacun ne déclare plus être de Beyrouth ou de Tripoli, mais tout simplement du Liban ». Une unité nationale qui s’est illustrée, fin octobre, par une chaîne humaine du Nord au Sud du pays. « Les habitants n’ont plus rien à perdre et n’ont pas peur des menaces de guerre civile. Le message au gouvernement est clair : votre discours ne marche plus, ajoute le couple. Une révolution ne s’arrête pas comme ça. »

Difficile pour M. et Mme Osman, de savoir de quoi demain sera fait. « C’est l’incertitude qui plane, explique la Réunionnaise. Il y a des jours très calmes, d’autres un peu plus tendus, à cause d’une intervention du président à la télé par exemple, qui va inciter les Libanais à descendre dans la rue ». « Le changement ne se fait pas non plus en un clic, conclut Dani Osman. Le plus important est de ne pas rester les bras croisés ni abandonner. Il faut continuer à croire en la révolution ».

Propos recueillis par Gaëlle Guillou - Le Quotidien du 19/11/2019

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