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La Réunion durant le Front populaire : encore colonie ou déjà département ?


Extrait de l’ouvrage « L’île de La Réunion dans le XXe siècle ». Sous la direction d’Yvan Combeau, le CRESOI Centre de recherches sur les sociétés de l’océan Indien publie en décembre 2009 une importante synthèse sur l’histoire de La Réunion dans le XXe sècle.


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La Réunion durant le Front populaire : encore colonie ou déjà département ?

Nommé par Marius Moutet, ministre des colonies du cabinet Blum, le gouverneur Truitard écrit en septembre 1936 : " La colonie de la Réunion, de par son organisation administrative, de par sa mentalité, de par son genre de vie est, pourrait-on dire, plus un département français éloigné qu’une colonie proprement dite ". La Réunion est en effet une colonie atypique dans « l’Empire français » du début du XX° siècle : ses habitants sont tous citoyens français depuis que la seconde République en 1848, en même temps qu’elle abolissait l’esclavage, a fait de tous ses habitants des citoyens égaux en droits. La distinction entre sujets indigènes et citoyens français n’y a pas cours et les élections y ont lieu au suffrage universel aux mêmes dates qu’en Métropole. Par ailleurs la colonie, représentée par un sénateur et deux députés, est cogérée par un gouverneur nommé par le ministère des colonies et un conseil général dont les compétences sont à l’époque plus étendues que celles des conseils généraux des départements français. Il vote en effet le budget de la plupart des services publics : enseignement, santé et le « Chemin de fer et Port de la Réunion » (le CPR). Mais si les Réunionnais jouissent de l’égalité des droits civiques, les droits sociaux n’y sont pas les mêmes qu’en Métropole ; ainsi la loi des huit heures sur la durée du travail, votée en 1919, n’y est pas appliquée.

La période du Front populaire est un moment de cristallisation de la vie politique réunionnaise, une période durant laquelle vie politique insulaire et enjeux nationaux interfèrent de façon complexe. Avant le 3 mai 1936, jour du second tour des élections nationales, la vie politique réunionnaise est dominée par des enjeux strictement locaux et les élections du 26 avril voient l’affrontement des élus sortants, Lucien Gasparin et Auguste Brunet, républicains modérés, et de René Payet, « homme nouveau » et candidat populiste soutenu par l’Eglise, dont les méthodes musclées évoquent celles des ligues. A partir du 3 mai, au contraire, la vie politique locale est de plus en plus rythmée par le changement impulsé par le cabinet Blum et par un mouvement social qui réclame l’assimilation à la Métropole. Le nouveau gouverneur a pour mission d’accélérer l’assimilation de La Réunion à la communauté nationale, tandis qu’à l’exemple des ouvriers de France, les salariés du CPR, fonctionnaires et les ouvriers multiplient les grèves, s’organisent en syndicats, relayés par la constitution de partis politiques se réclamant du socialisme (la SFIO) ou du communisme (le cercle marxiste de Léon de Lépervanche). La question de la départementalisation est donc posée et se présente sous le double aspect d’une « départementalisation d’en haut », procédant de l’action réformatrice du ministre des colonies et du gouverneur Truitard, et d’une « départementalisation d’en bas » relevant de l’action du mouvement social et des partis de gauche.

Les élections d’avril 1936 : un 6 février 1934 réunionnais ?

Le « Rassemblement populaire » formé en France en 1935 est une coalition de défense républicaine contre la menace fasciste incarnée, selon les partis de gauche, par les ligues qui ont participé à la manifestation du 6 février 1934 place de la Concorde. Cette coalition est en réalité la résultante de trois projets politiques divergents sur le fond, mais provisoirement convergents. Les radicaux, pivot de la vie politique nationale depuis l’Affaire Dreyfus, veulent rester au pouvoir. Ils choisissent cette fois une formule de « cartel des gauches » au détriment de la « concentration » (alliance au centre). Les socialistes souscrivent à une solution de défense républicaine, mais n’excluent pas d’exercer le pouvoir. Enfin, les communistes obéissent à des considérations dictées par la politique étrangère soviétique : pour Staline, inquiet de la montée en puissance du III° Reich, la « défense de l’URSS » passe par la constitution de « fronts unis » antifascistes. La Réunion semble toutefois bien loin du débat politique français : d’ailleurs ni les socialistes ni les communistes n’y sont représentés officiellement.

La vie politique de la colonie est dominée républicains depuis le début du siècle par une caste de notables. Parmi ceux-ci Auguste Brunet député depuis 1924, Lucien Gasparin, député depuis 1906, Georges Athénas, plus connu sous son nom de plume, Marius Leblond, qui représente le Comité républicain à Paris et le sénateur Léonus Bénard. Les députés radicaux Brunet et Gasparin se présentent comme les défenseurs de cette "petite Patrie" qu’est La Réunion. Bien loin des passions qui au même moment déchirent la métropole notamment depuis le 6 février 1934, la campagne électorale de 1936 à La Réunion s’annonce pacifique, et tout le monde s’attend une fois de plus à la réélection des deux députés sortants. Le 14 janvier 1936 Le Peuple, journal qui exprime bien le point de vue des notables républicains, écrit : Nous avons deux députés éprouvés, de solides républicains, des hommes intelligents, des citoyens clairvoyants, des défenseurs dévoués de nos intérêts collectifs. Tous deux seront réélus. Nul ne doute qu’à Bourbon le rassemblement derrière les élus du « pays » prévaudra, car pour nous, ici, (…) il existe des nécessités géographiques, économiques et historiques qui imposent à la vieille colonie que nous sommes, petite et si loin de la métropole, un particularisme essentiel. Il ne peut y avoir ici qu’un parti : le Parti de La Réunion.

La candidature d’un homme nouveau vient pourtant perturber ce scénario irénique. René Payet est le fils d’un commerçant de la Mare-à-Vieille-Place, dans le cirque de Salazie. Son père est devenu, à force de travail et d’épargne, un gros propriétaire foncier. Ancien combattant de la Grande Guerre, René Payet effectue des études d’ingénieur à l’Ecole Centrale, et devient en 1926 directeur de l’usine de Quartier Français, dont sa famille est propriétaire. Il entre en politique d’abord pour s’opposer au contingentement des sucres mis en place pour soutenir les cours l’année précédente mais qui selon lui désavantage Quartier Français. Il mène une violente campagne de dénigrement des banques et des autres usiniers. En février 1936 il lance un journal, Servir. Dans une rubrique, "la voix des esclaves", il martèle l’idée que rien n’a changé à La Réunion depuis le temps de l’esclavage, que les « Césars » (les gros) oppriment toujours le peuple créole et que celui-ci doit s’unir derrière son guide, René Payet, le nouveau Sarda Garriga, pour se libérer de ses chaînes. Il faut que nous formions une même famille, la famille créole de Bourbon. Si nous n’arrivons pas à nous unir c’est l’asservissement de notre race par les étrangers.

A partir de mars 1936, René Payet multiplie les réunions et fait acte de candidature à quelques jours du premier tour. Pour les partisans des députés sortants c’est la consternation : Les députés sortants auront des concurrents le 26 prochain… Mais nous sommes sans inquiétude (les Réunionnais) voteront pour Gasparin, leur vieux député, l’enfant du peuple créole dont ils sont sûrs, le doyen de la représentation nationale dont il sont fiers". A l’heure où les passions françaises s’exacerbent en Métropole, La Réunion semble n’avoir d’yeux que pour l’opposition d’un défenseur autoproclamé du petit peuple créole, et des vieux notables.

La campagne électorale s’achève par un bain de sang le jour du premier tour. A Sainte-Suzanne plus de six cents personnes favorables à René Payet commencent à lancer des galets sur la mairie. Le gendarme Godin commande de faire feu depuis le premier étage : trois hommes sont tués et une douzaine blessés. A Saint-Benoît, au Bourbier, le bureau de vote est attaqué par les partisans de René Payet : les jets de galets ont duré vingt minutes et les assaillants criaient qu’ils allaient mettre le feu au bureau de vote. Plus tard, face à un nouvel assaut et alors qu’un militaire et plusieurs autres personnes présentes dans le bureau sont blessés, les gendarmes ouvrent le feu : vers 13h30 ces mêmes individus accompagnés des électeurs de Saint-Benoît au nombre de plus d’un millier ont essayé un nouveau coup de main sur le bureau de vote. Des champs de cannes et de la route des coups de feu ont été tirés dans notre direction (…).Nous avons dû employer la force des armes. Nous avons constaté que deux morts gisaient sur le bord de la route. Un autre acteur des événements, partisan de René Payet, témoigne : Je n’avais pas encore 17 ans. Je travaillais à l’usine de Beaufonds comme maçon. Le jour des élections avec des amis du Girofle (…) nous avons suivi le groupe. Presque tout le Girofle était pour Payet. Nous sommes arrivés au Bourbier. Nous avons attaqué les gendarmes à coup de galets, les gendarmes sont rentrés dans le bureau. Au moment où je me relevais pour lancer un galet, j’ai reçu un coup de fusil. Aucun organe essentiel n’a été touché. Les coups de feu retentirent. D’autres ont été touchés à la cuisse et au poignet.

Les affrontements sont tout aussi violents dans la circonscription sous le vent où le parti de René Payet est représenté par Albert Lougnon, notable catholique conservateur déjà candidat en 1932 et 1928. La candidature d’Albert Lougnon, à la suite d’une erreur (peut-être volontaire !) de sa part n’avait pas été enregistrée, ce qui avait fourni aux partisans de René Payet criant à la fraude, un motif supplémentaire de mécontentement, Auguste Brunet se retrouvant de fait seul candidat. A la Chaloupe Saint-Leu le bureau est attaqué vers 14 heures : quatre portes et une fenêtre s’ouvrent sous la violence des coups. Les galets se croisaient dans la salle de vote. Les deux gendarmes sont blessés et font usage de leurs armes, occasionnant la mort de trois personnes. Le maréchal des logis Bourgognon relate ainsi ces tragiques événements : A un moment j’entendis crier à plusieurs reprises : " allez roder fusils ! allez roder fusils ! ". Jugeant notre situation très critique j’ordonnai de charger les mousquetons et j’ouvris le feu. Un des énergumènes tomba, ceux qui étaient avec lui s’enfuirent (…). Un groupe très mordant se tenait au coin de la boutique Ah Thy. Je fis une nouvelle victime d’un coup de mousqueton. Le bilan officiel de cette journée est de onze morts : les deux députés sortants sont réélus mais ces affrontements, les plus meurtriers depuis les élections de 1914, provoquent un profond traumatisme dans l’île.

Deux thèses s’affrontent quant à l’origine des troubles : celle du complot fasciste et celle du complot des élites, du complot des « Césars » comme le dit René Payet. Pour les notables républicains et la gauche, René Payet est assimilé au colonel de La Rocque et à ses Croix-de-Feu, c’est un « factieux » qui a soulevé des âmes frustes par un discours de guerre civile. Une minorité factieuse n’a pas hésité pour suspendre l’exercice du suffrage universel, à organiser l’émeute, à dresser les uns contre les autres dans une lutte fratricide, les enfants de notre sol écrit le secrétaire du Parti Réunionnais d’Action Démocratique et Social, comité de notables préfigurant le Rassemblement populaire, tandis que Le Réveil, journal de gauche, compare René Payet à Dorgères. Le gouverneur Truitard, nommé en juin 1936 par Marius Moutet, développe la même analyse dans un rapport consacré à l’agitation des partisans de René Payet. La coupe de la canne et la fabrication du sucre ne se font que durant une courte période d’août à mi-décembre. (…) Les usines marchent nuit et jour à plein rendement et les charrettes de cannes se pressent aux balances. On craint de n’arriver pas à temps, on songe à l’excédent de sucre qui débordera le contingentement. Ces inquiétudes, cette fièvre, sont exploitées par un parti que je ne saurais mieux définir qu’en l’apparentant au Parti social qui vient de s’organiser en métropole. C’est en réponse à cette menace présumée que se constitue le Front populaire à La Réunion au lendemain des élections d’avril et mai 1936 alors que de façon tout à fait paradoxale le thème de la « défense républicaine » avait été totalement absent de la campagne électorale.

Au contraire, pour René Payet et l’Eglise catholique qui le soutient, le responsable du bain de sang, c’est évidemment l’Etat et ceux qu’il sert, les notables et les usiniers qu’il désigne sous le nom de « Césars ». L’Etat a couvert la fraude électorale, puis a fait tirer sur les citoyens innocents qui protestaient contre celle-ci ou voulaient simplement voter pour René Payet. La thèse de la fraude organisée par le « Gouvernement » au service des « Césars » est développée dans un poème que René Payet publie dans Servir.

C’est à Sainte-Suzanne un dimanche d’avril

Qu’on vit se rassembler tout un peuple viril

De braves électeurs qui s’en allaient au vote,

Qui dans un guet-apens de soldats côte à côte

Tombèrent en plein jour la face aux mousquetons

Que l’on tirait sur eux comme sur des cartons.

Sous la balle ennemie la mort était certaine

Ils tombaient sous les coups auprès d’une fontaine

Au devant de l’Eglise (sic), au pied du monument

Elevé à leurs fils tombés en plein tourment

Lorsque l’Europe en feu se disputait la guerre.

Pour René Payet les « Césars » ont commis un double sacrilège en abattant les victimes au devant de l’église (de surcroît auprès d’une fontaine, symbole d’innocence) et aux pieds du monument aux morts de la Grande Guerre. C’est non seulement Dieu que l’Etat insulte par ce crime, mais encore le souvenir sacré des héros des tranchées, en faisant tirer sur les anciens combattants comme lors de l’émeute du 6 février 1934. L’évêque de La Réunion, Mgr Cléret de Langavant, dénonce de son côté la fraude électorale orchestrée par le gouverneur et les notables liés au parti radical et souvent francs-maçons. Il évoque notamment l’exemple de Sainte-Suzanne où il suggère que dans un quartier où René Payet a obtenu 348 voix contre 5 à Gasparin sur 1156 inscrits, le gouverneur Choteau aurait donné des ordres pour empêcher les électeurs de voter : Ces gens voulaient voter et comme ils étaient partisans de René Payet on leur refusait l’entrée de la mairie. Après plusieurs heures d’attente ils ont commencé à s’agiter et à crier.(…) Alors brusquement la fusillade éclate. Plus d’une centaine de coups de fusil sont tirés de la mairie sur la foule qui dès les premiers coups de feu s’enfuit. Les résultats pourtant ne plaident pas dans le sens d’une fraude organisée par les autorités, puisque l’écrasante majorité des suffrages exprimés est pour René Payet, alors que le maire soutient Gasparin : on pourrait tout aussi bien penser que ce sont les partisans de René Payet qui ont dissuadé les partisans de Gasparin de voter car ceux-ci devaient probablement être plus de 5 ! Mais dans l’entre-deux-guerres l’Eglise de France ne cache pas ses sympathies pour la droite conservatrice et catholique. Mgr Cléret de Langavant n’échappe à la règle et les positions exprimées plus tard sous le régime de Vichy ne laissent d’ailleurs planer aucune doute sur ses sentiments à l’égard de la gauche en général ou des radicaux-socialistes et des francs-maçons en particulier. Lors d’un sermon radiodiffusé en juillet 1941 il déclare : Si la France avait été victorieuse, si la paix avait été imposée à l’Allemagne par nos armées triomphantes, la France en proie au délire d’une nouvelle victoire se serait de plus en plus laissée aller dans la voie où elle s’était engagée. Le gouvernement serait de plus en plus entre les mains des juifs, des francs-maçons et des communistes. La prise de position de l’évêque en faveur de la thèse de la fraude paraît au fond relever de ses préventions à l’encontre du régime républicain et des francs-maçons…

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« L’île de La Réunion dans le XXe siècle », livre de référence de 400 pages édité par Le Centre d’histoire de l’Université de La Réunion (CRESOI), est disponible au prix de 15 euros. Contact pour la commande :
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