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Peuplements et cultures dans le Sud-Ouest de l’océan Indien - Sudel Fuma


Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de La Réunion et Directeur de la Chaire Unesco - La Réunion, Sudel Fuma décrit dans ce texte les mouvements à l’origine des sociétés créoles dans les îles de l’océan Indien : des migrations asiatiques, africaines et arabes du début de l’ère chrétienne à l’intervention coloniale des Européens.


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La couverture de "Regards sur l’Afrique et l’océan Indien" publié sous la direction de Sudel Fuma.

Résumé

La rencontre et la fusion des grandes civilisations de l’hémisphère sud dans les îles du Sud-Ouest de l’océan Indien est la conséquence des grandes migrations asiatiques, africaines et arabes au début de l’ère chrétienne. Confrontés aux nécessités de la vie commune, des peuples aussi différents par leur culture originelle, Indo-mélanésiens, africains bantous, arabes, créent de nouveaux modes de vie dans les îles du Sud. La langue malgache et les pratiques religieuses de l’ancestralité sont des symboles de l’interculturalité dans la zone indiaocéanique. A partir du XVIIème siècle, l’Europe intervient dans ce processus d’interculturalité en colonisant l’archipel des Mascareignes. Du peuplement de ces îles par les Européens et les peuples de l’océan Indien est issue la société créole.

Texte complet publié en 2002 : Peuplements et cultures dans le Sud-Ouest de l’océan Indien

extrait de http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/14384

Le fait interculturel que les sociétés créoles de l’océan Indien dévoilent peut-il être à la base de
la construction d’un vaste espace culturel indo-océanique ? Difficile de répondre à cette question,
les contacts entre cultures dans cette aire géopolitique complexe ayant été, au cours de l’histoire,
tantôt brutaux tantôt pacifiques. Dès lors, les processus de créolisation observables dans les Mascareignes
(Réunion, Maurice, Rodrigues) et les Seychelles sont-ils véritablement le produit de pratiques
interculturelles ?

Avant d’y répondre, encore faut-il rappeler le sens généralement conféré à la notion
d’interculturalité : dialogue social, large consensus, acceptation et compréhension des différences.
Mais il faut se méfier de cette définition qui s’inscrit dans un contexte idéologique susceptible à
tout moment d’évoluer en fonction de réorientations politiques nationales ou transnationales. Au
vu de ces réserves, il devient indispensable de rechercher dans l’histoire des îles de l’océan Indien,
tout à la fois la marque d’un héritage commun et les aspects particuliers de leur culture.

Madagascar et les îles Comores : l’héritage culturel pré-colonial

Les échanges culturels consentis — n’est-ce pas là une définition simplifiée de l’interculturalité
 ? — ont fortement contribué à la construction des sociétés des îles situées dans le sud-ouest
de l’océan Indien. Toutefois, le peuplement de ces espaces insulaires, proches du continent africain,
s’est réalisé à des époques et selon des processus politiques différents. Le premier point commun
aux îles de l’océan Indien occidental a été l’existence de grands courants migratoires —
Afrique, Asie, Europe — ayant concouru, à des degrés différents, à la construction d’une identité
particulière.

Dès les débuts de l’ère chrétienne, les routes maritimes de l’océan Indien ont relié les pays et
les continents bordant ce vaste océan. Grâce à des vents et courants réguliers, les navigateurs
malais, arabes, chinois et indiens ont rapproché l’Afrique de l’Asie, et même l’Asie de l’Europe.
L’île continent malgache, la côte africaine de Barbara au nord, des Zendj au centre, de Sofala au sud,
ont été visitées et peuplées par les populations venues d’Asie du Sud-Est (notamment des archipels
insulindiens), de l’Inde et d’Afrique. Parce qu’éloignées du continent africain et hors des grandes
routes transocéaniques traditionnelles, les petites îles des Mascareignes restent à l’écart des grandes
migrations pré-coloniales, du moins jusqu’au XVe siècle.

À l’inverse, Madagascar et les Comores, situés dans la proximité du continent africain, reçoivent
leurs premiers colons insulindiens et africains. Deux flux principaux ont traversé l’océan
Indien pour peupler Madagascar : celui des Indonésiens, venus de l’Est, et celui des Bantous, arrivés
par le Nord-Ouest, à travers le canal du Mozambique4. La rencontre de ces deux éléments de
peuplement a donné naissance à la civilisation malgache. Compte tenu de la différenciation ethnoculturelle
des groupes d’origine, le peuplement de la Grande Île est donc particulièrement original.

Les premiers habitants de Madagascar s’installent dans le Nord et le Nord-Ouest à proximité
des embouchures de rivières qui constituent des abris sûrs pour les navigateurs. Du Ve au
XVe siècle, deux cultures différentes, asiatique et africaine, s’interpénètrent et finissent par créer
une nouvelle identité. De la mise en commun d’une partie des techniques, des traditions et des
coutumes, véritable manifestation de l’interculturalité, est issue la société malgache. Les marins
bantous ne tardent pas à apprécier les qualités de la pirogue à balancier et à propager cette technique
de navigation sur toute la côte africaine et malgache. De l’Afrique à Madagascar, les Bantous apportent des animaux utiles pour les travaux agricoles et pour la consommation alimentaire.
Ainsi les mots qui désignent en malgache le boeuf, le mouton, la chèvre, l’âne, le chien, la pintade,
sont-ils d’origine africaine. D’Asie sont venues des techniques de défrichement et d’irrigation
ainsi qu’un grand nombre de plantes alimentaires : le riz, des tubercules (igname), des rhizomes
(taro), le bananier, le cocotier6. Le sorgho, l’oignon, le melon d’eau, sont d’origine africaine. Ce
phénomène d’osmose culturelle s’accompagne d’un processus d’interpénétration des langues : la structure linguistique générale est celle héritée de la population venue d’Insulinde, mais en termes
de vocabulaire, la langue malgache inclut plusieurs centaines de mots bantous.

Sur la base des interrelations culturelles, à l’origine de la société proto-malgache, se greffent
des éléments tout aussi importants qui parachèvent le phénomène de construction identitaire de la
Grande Ile. Les échanges avec les îles islamisées (aux IXe et Xe siècles), puis avec les Européens (qui
arrivent dans l’océan Indien au XVe siècle), influencent la culture malgache. Les religions ancestrales,
formées sur un socle africain/indonésien, sont concurrencées par la religion chrétienne propagée
par les missionnaires protestants anglais et les catholiques français aux XVIIIe et XIXe siècles.
En résistant à ces influences nouvelles — et parfois en les absorbant —, Madagascar trouve une
identité politique à la fin du XVIIIe siècle avec l’arrivée au pouvoir en 1783 du roi Andrianampoinimerina,
à l’origine de la centralisation et de l’unification de la nation malgache. La colonisation
française en 1895 ne parvint pas à ébranler l’identité malgache qui est le fruit de près de
2000 ans d’histoire.

Le phénomène interculturel est tout aussi ancien aux Comores, îles situées au nord de Madagascar,
qui enregistrent, aux IXe et Xe siècles, l’influence de gens venus de la péninsule Arabique et
d’Iran, après celle des tribus bantoues. L’islamisation des Comores prolonge par plusieurs aspects
la symbiose Moyen-Orient/monde bantou présente sur la côte orientale d’Afrique. En effet, la culture
swahili, née du contact des tribus arabes et du monde africain, se propage sur tout l’Est africain
jusqu’aux Comores. L’identité comorienne s’affirme ainsi à partir d’un subtil équilibre culturel
entre les éléments bantou et arabe.

Les processus de créolisation des Mascareignes et des Seychelles

L’analyse historique des rapports interculturels dans les Mascareignes et les Seychelles est évidemment
différente de celle indiquée pour Madagascar et les Comores, compte tenu du caractère
relativement récent du peuplement des îles et de leur mode de colonisation10. Les Mascareignes et
les Seychelles présentent en effet la particularité de ne pas comporter de peuplement autochtone,
mais d’avoir été des destinations importantes pour la traite des esclavages (du XVIIe au XIXe siècle),
dans le cadre du développement des plantations mises en place par les colons européens.

Grâce à divers récits d’époque, on connaît avec précision les conditions d’installation des premiers
établissements coloniaux dans les îles Maurice, Réunion, Seychelles et Rodrigues et de ceux
qui leur ont succédé jusqu’à nos jours. Trois matrices culturelles ont principalement contribué à
façonner les identités de ces îles : la matrice afro-malgache, la matrice européenne et la matrice
indienne, à la fois tamoul et gujerati. Des éléments d’importance mineure d’un point de vue démographique
sont venus se greffer, notamment à la fin du XIXe siècle, lors du recrutement de contractuels
chinois et, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux apports européens.

Ainsi, après avoir connu une longue présence coloniale française et pour certaines d’entre elles une
présence coloniale britannique, les îles du sud-ouest de l’océan Indien se trouvent-elles insérées
dans des réseaux économico-culturels complexes, ce qui peut expliquer qu’elles n’aient pas toutes
opté pour le même statut politique : l’île Maurice et les Seychelles sont devenues des États
souverains ; La Réunion est restée rattachée à la France et est à présent intégrée dans l’Union européenne
en tant que région ultra-périphérique.

Le poids démographique des groupes ethniques est très variable d’un pays à l’autre. Les relations
inter-ethniques en sont évidemment affectées. Mais, si on veut comprendre les processus de
créolisation sur lesquels se sont élaborées les identités créoles de l’océan Indien, trois faits méritent
d’être soulignés.

Du temps de l’esclavage, l’apport européen était évidemment magnifié, l’Africain peu
valorisé. Divers historiens ont pu depuis inventorier les listes de vaisseaux négriers collationnés
dans les archives portuaires et observer que les bateaux qui arrivaient aux Mascareignes comportaient,
au XVIIe siècle, principalement des esclaves pris sur les côtes malgaches (à Majunga ou à
Tamatave). Certains s’approvisionnaient aussi sur la côte orientale d’Afrique, voire sur le littoral
atlantique, particulièrement à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Les esclaves d’origine malgache
étaient alors moins appréciés que leurs homologues africains, car jugés de constitution plus
faible.

Deux autres communautés, installées plus récemment à Maurice et à La Réunion, numériquement
moins importantes que les autres, ont une approche particulière de l’interculturalité : les
« Z’arab » (à La Réunion) ou Indo-musulmans (à Maurice) et les Chinois, dont beaucoup proviennent
de la région de Canton, peuvent présenter des comportements endogamiques dus à une
forte conscience communautaire15. La relative imperméabilité culturelle qui en découlait freina
pendant longtemps les échanges interculturels et leur participation à la personnalité du pays. Sous
réserve de ces exceptions, auxquelles on pourrait ajouter une tendance endogamique des Blancspays
de l’île Maurice, il est clair que le métissage et les échanges culturels entre les groupes de peuplement
ont façonné depuis deux à trois siècles les sociétés créoles.

Le thème essentiel — celui du système de l’esclavage qui marque fortement de son empreinte
l’inconscient des sociétés créoles — doit être pris en compte pour appréhender maintenant l’identité
des populations des îles du sud-ouest de l’océan Indien. Celles-ci ont réussi la performance historique
de trouver un équilibre à partir de l’expérience d’une multitude d’individus vivant en exil,
coupés totalement de leurs familles, de leurs ancêtres, de leurs terroirs, de leurs symboles, de tout
ce qui fondait leurs raisons de vivre. Il faut bien prendre la mesure du problème : les ethnies africaines
et malgaches déportées à l’île de La Réunion, à Maurice, à Rodrigues, aux Seychelles, étaient
étrangères les unes aux autres, présentant des langues, des traditions et des architectures sociales
différentes. C’est donc un véritable miracle créole si — certes à des degrés divers — l’île Maurice,
l’île de La Réunion et les îles Seychelles présentent maintenant une personnalité unifiée à l’échelle
de leur territoire respectif. L’interculturalité pratiquée par les sociétés des îles de l’océan Indien occidental est certainement plus consensuelle qu’ailleurs dans le monde, même si les Seychelles et
à un bien moindre degré Maurice ont vu partir définitivement, au cours des trente dernières
années, certains de leurs ressortissants. Cette pratique des relations entre groupes et communautés
nommés a donc indéniablement un intérêt à l’échelle du monde, à l’heure où l’on parle beaucoup,
et souvent à tort, de « conflits de civilisation ».

Sudel Fuma


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